Youssef Badr : « J’ai subi une campagne de haine d’une puissance inouïe »

Youssef Badr : « J’ai subi une campagne de haine d’une puissance inouïe »
Justice
  • Le média identitaire Frontières publiait en 2025 un Hors-série dans lequel il critiquait avec virulence des avocats spécialisés dans le droit des étrangers.
  • Le tribunal de Bobigny a condamné le 18 juin le directeur de Frontières Eric Tégner pour avoir diffusé les données personnelles de ces avocats et les avoir mis en danger.
  • Le juge Youssef Badr qui présidait la chambre collégiale ayant rendu ce jugement est depuis victime de cyberharcèlement. Rencontre avec le magistrat.

Vice-président adjoint du tribunal de Bobigny, vous avez été victime d’un raid de haine en ligne. Quelle forme prenait-il ?

Quelques heures après le rendu du délibéré du 18 juin, j’ai été la cible d’une campagne de haine d’une puissance inouïe sur les réseaux sociaux, principalement sur X (NDLR : ex-Twitter) de la part d’une communauté qu’on appelle communément la fachosphère. Par ailleurs, la chaîne de télévision Cnews m’a consacré plus de 96 heures d’émission, si je ne me trompe pas.

J’ai été impressionné par l’ampleur et l’hostilité de ce raid numérique, avec des centaines de milliers de messages hostiles incluant des insultes racistes, des menaces de mort, de la diffamation… J’ai eu des messages du type « Depuis quand on autorise les Marocains à devenir juges ? » ou alors « Il doit revenir de Suisse, Hussein Barre » et cela, c’est le plus soft. J’ai eu des photo-montages xénophobes, des tweets en faveur de la remigration des personnes d’origine étrangère, même des accusations d’être un membre du Hamas…

Tout cela pour une décision rendue par un tribunal correctionnel composé de trois juges.

J’ai aussi eu des accusations de racisme anti-blanc en reprenant mon engagement pour plus de diversité dans la magistrature. Même l’association La courte échelle que je préside (NDLR : qui aide les étudiants modestes à réussir dans la filière juridique) a été l’objet d’attaques abjectes alors que j’ai été décoré Chevalier de l’ordre national du mérite en 2025 entre autres pour mon travail dans cette structure reconnue d’utilité publique.

De mon côté, j’ai arrêté très vite d’aller sur les réseaux sociaux, en particulier X, sachant qu’à un moment, j’avais une notification sur X quasiment toutes les secondes, ce qui était effrayant.

Si j’ai accepté d’en parler avec vous, c’est surtout pour mettre en avant les plus jeunes et les plus vulnérables car il faut être solide et bien entouré pour résister à cela. Quelqu’un de plus jeune ou plus fragile pourrait vraiment se retrouver en danger sur le plan psychique et peut-être commettre un acte regrettable pour son intégrité physique.

C’est à prendre très au sérieux.

Comment réagissez-vous à cet harcèlement en ligne ? Humainement, ce n’est pas trop difficile ? 

Je prends du recul. Je bénéficie actuellement de la protection fonctionnelle et j’essaie de ne pas trop inquiéter ma famille. Et je ne consulte plus mes comptes en ligne.

J’ai porté plainte récemment auprès d’un service spécialisé en charge d’identifier toutes les personnes qui me menacent depuis l’annonce du jugement et une enquête est en cours. J’irai au bout de la procédure contre toutes celles et ceux qui publiquement ou anonymement, m’ont menacé ou ont relayé des informations erronées, même si le cyberharcèlement s’est un peu réduit depuis.

J’ai dû reporter récemment des événements comme une conférence avec des étudiant·es en droit à Reims qui l’avaient organisée depuis trois mois, pour ne pas les exposer à un risque, et parce que mentalement, je n’étais pas dedans. Je n’annulerai ni ne reporterai pas les autres événements ni avant ni après le procès en appel du fondateur de Frontières car ce serait leur donner une victoire.

Je voudrais également remercier mes collègues magistrats et membres de la communauté judiciaire, la présidente du tribunal de Bobigny Anne Auclair-Rabinovitch, le Ministère de la Justice et toutes les personnes anonymes ou non qui m’ont soutenu officiellement et personnellement dans cette épreuve.

Leur attitude m’a fait chaud au coeur et c’est réconfortant de voir que les gens se mobilisent aussi massivement contre les vagues de haine.

 

Le cyberharcèlement est puni par la loi française selon l’article 222-33-2-2 du Code pénal.

Crédit-photo : Bruno Lévy et I Stock

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