Vivre comme un patron de presse à Gagny

Vivre comme un patron de presse à Gagny
Journées du patrimoine
  • Connaissez-vous la Maison Baschet à Gagny ?
  • Construite dès 1887, cette maison à colombages, de style normand, servait de lieu de villégiature à René et Louis Baschet, propriétaires du journal L’Illustration, dont l’imprimerie était située à Bobigny.
  • Les 19 et 20 septembre, cette maison, propriété de la ville depuis 1993, est ouverte à l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine.

Une maison à colombages, un parc bucolique, un vieux lavoir en contrebas… Est-on toujours en Seine-Saint-Denis ? La réponse est oui. La Maison Baschet, du nom de cette famille de riches patrons de presse qui s’y était installée au milieu du 19e siècle, est une preuve de plus de l’extraordinaire diversité de patrimoines et de paysages que peut proposer le département. Devenue propriété de la ville et partiellement restaurée en 1993, cette demeure de style néo-normand ouvre ses portes aux visiteurs les 19 et 20 septembre, à l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine.

Face à cette maison qui pourrait vous replonger dans une nouvelle de Maupassant ou, pour les plus jeunes, dans « Harry Potter », il faut imaginer. Nous sommes, mettons, un vendredi soir de l’année 1934. René Baschet et son fils Louis, les propriétaires des lieux, rentrent fourbus de Bobigny. Là-bas, leur nouvelle imprimerie – l’une des plus modernes d’Europe – d’où sort chaque semaine leur journal L’Illustration, tourne bien. Mieux qu’espéré même : le tirage de 200 000 exemplaires par semaine est record. De quoi compenser leur fatigue chronique, entre leur titre de presse et les fonctions de maire de Gagny qu’occupe René (de 1929 à 1935).

200 000 exemplaires par semaine en 1933

« L’Illustration, c’était un journal de référence à l’époque. L’équivalent de Paris Match après la Seconde Guerre Mondiale. Son sous-titre était « Journal universel », avec donc l’ambition de donner des nouvelles du monde entier, notamment à travers la photographie », rappelle Philippe Avare, président de la Société d’Histoire de Gagny et maire adjoint de la ville.

D’ailleurs vous-même, lectrice et lecteur, connaissez l’Illustration sans le savoir, si vous habitez la Seine-Saint-Denis. Mais si, vous savez, cette tour en brique rouge qui domine le paysage du quartier Pont-de-Pierre de Bobigny… Eh bien, avant d’abriter les locaux du CROUS et de l’université Paris Nord-Sorbonne, cet ensemble a accueilli plusieurs machines offset révolutionnaires pour l’époque.

Entre 1933, date de son inauguration et 1944, date de sa fermeture pour « soupçons de collaboration » au cours de la Seconde Guerre Mondiale, c’est donc ici qu’était imprimé l’un des hebdomadaires les plus influents d’Europe.

Entre deux voyages entre les locaux historiques du journal rue Saint-Georges à Paris et l’imprimerie de Bobigny, la famille Baschet venait donc se ressourcer à Gagny, où un vaste parc et des écuries leur permettaient notamment de faire de l’équitation.

Ce vendredi soir, René et Louis Baschet se détendent donc dans la grande bibliothèque de la demeure, commandée pour entreposer la collection de livres anciens de leur ami et critique Francisque Sarcey, l’un des collaborateurs du journal. Les boiseries normandes, la cheminée qui crépite, tout cela les éloigne un peu d’un quotidien harassant. Contenant aujourd’hui une collection quasi complète de l’Illustration, la bibliothèque est d’ailleurs le clou de la visite.

Les rayons et les ombres

René Baschet et sa femme Marie, son frère Marcel et sa femme Jeanne et Paul Thomas, leur beau-frère, mari de Madeleine Baschet, probablement en 1937 devant la maison Baschet à Gagny.

Les deux hommes y ont rejoint Marie et Jeanne Guillemeteau, deux sœurs, héritières d’une riche famille de Gagny dont l’une a épousé René Baschet et l’autre son frère Marcel, peintre de son état. Il ne manque que Pierre, dont l’ombre plane sur la famille depuis 1917 et sa disparition lors de la Première Guerre Mondiale. Ce conflit mondial, largement couvert par le journal, aura fait sa célébrité mais aura donc aussi ravi un fils à la famille…

Aux commandes de l’Illustration depuis 1904 (le journal en lui-même existe depuis 1843), la famille Baschet au grand complet mettra toute son énergie pour développer le titre. La suite sera moins glorieuse : après 1940, René et son fils Louis font le choix de continuer à paraître, selon eux pour sauver leur journal et ne pas laisser les Allemands contrôler entièrement la communication. A la Libération, les deux seront jugés pour « atteinte à la sûreté de l’Etat », acquittés, mais le journal leur sera confisqué (comme quasiment tous les titres ayant continué de paraître sous l’Occupation).

« Si l’orientation clairement collaborationniste de la revue est entièrement avérée, la responsabilité des dirigeants reste objet de polémiques. », corrobore Antoine Furio, chargé d’inventaire du patrimoine au Département de la Seine-Saint-Denis dans une note historique. « Dans leur plaidoyer, Louis et René Baschet réfutent toute accusation, arguant de la mainmise sur le journal de Jacques de Lesdain, collaborateur notoire (imposé par les Allemands, ndlr). »

« René, assez marqué par cet épisode, finira d’ailleurs sa vie ici à la maison Baschet. Il est enterré à Gagny, comme son frère Marcel et son fils Louis », poursuit Philippe Avare, le président de la Société d’Histoire.

A partir des années 50, la maison Baschet sera progressivement abandonnée. Cédée par la famille à la ville de Gagny pour un franc symbolique, elle accueille aujourd’hui des séminaires de la ville ou des conférences historiques. Une inscription au titre des Monuments historiques vient d’être sollicitée par la Ville.

En sortant de la demeure, vous pourrez arpenter le parc Paul-Courbet et méditer sur les rayons et les ombres des grands empires de presse.

Christophe Lehousse

Photos: ©Nicolas Moulard ©source: Grand Paris Métropole ©Photothèque Région Ile-de-France

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