La ville dansée de Pierre-Benjamin Nantel

La ville dansée de Pierre-Benjamin Nantel
Performance
  • L'albertivillarien Pierre-Benjamin Nantel réalise des performances furtives de danse contemporaine au carrefour des Quatre-Chemins à Aubervilliers.
  • Pensée pour deux ou trois spectateur·rices, cette chorégraphie "Bunkaï station Quatre-Chemins" est accessible à tous·tes sur réservation.
  • Nous avons suivi l'artiste dans ce noeud urbain ultra-fréquenté entre les barrières de chantier, les klaxons et les étals des marchands à la sauvette.

Surprenante adresse pour une chorégraphie d’art contemporain. La veille, un SMS fixe le cadre de notre rendez-vous : « 14h30 devant le carrefour situé au 57 avenue Jean-Jaurès ». Entre Aubervilliers et Pantin, le carrefour des Quatre-Chemins est un noeud urbain ressemblant davantage à un échangeur saturé qu’à un espace pour une représentation, au coeur d’un quartier prioritaire. Sur le bitume, les moteurs vrombissent, les piétons traversent hors des clous, souvent pressés par les cyclistes ou sollicités par les marchand·es à la sauvette.

Une déambulation furtive au milieu du trafic

C’est dans ce vortex ordinaire que Pierre-Benjamin Nantel propose une performance artistique intitulée « Bunkaï Quatre-Chemins » pour des petits groupes de deux spectateur·rices, maximum trois. Le terme, inspiré du karaté que le trentenaire a pratiqué à haut niveau, renvoie à la décomposition des mouvements d’un kata en analysant les réactions corporelles à l’environnement. Rien d’étonnant : l’artiste a longtemps été chirurgien-dentiste.

« Sissi voyages… Rana beauté coiffure… Premier cinéma communautaire du département… » : lors de la déambulation, il égrène les commerces et les bâtiments fatigués qui longent le carrefour comme une carte du Tendre. Il rappelle l’histoire du quartier, longtemps appelé « La Petite Prusse » pour ses populations venues d’Alsace-Lorraine à la fin du XIXème siècle. Terre d’immigration, elle accueille aujourd’hui des familles maghrébines, turques, asiatiques, bobos… et résiste à la gentrification.

Sur le quai du métro 7, le jeune homme lève doucement les bras et débute une chorégraphie contemplative, son corps semblant suspendu aux mouvements des trains. En parka jaune et en basket, il pourrait être confondu avec un adepte de yoga et ne dépareille pas du flux de voyageur·euses qui inondent les stations. Comme à l’extérieur, les participant·es sont invité·es à ranger leur téléphone et à écouter leur environnement sonore : la résonnance des tunnels ou le grondement des camions…

 

Poétiser les rues d’Aubervilliers

La balade s’achève au premier étage d’un magasin de restauration indien où les participant·es posent des casques sur leurs oreilles en observant d’une fenêtre le danseur sur le carrefour. Une bande-son mêlant bruits de la chaussée, beats sonores et témoignages des promeneur·euses offre un moment onirique des habitant·es qui échangeront ensuite avec l’artiste. « Cette expérience permet de faire frictionner l’art et la vie en s’inscrivant dans le paysage mouvant des Quatre-Chemins » confie-t-il. « Elle invite aussi à explorer l’aspect sensoriel des villes et à lâcher prise quelques instants ». 

L’Albertivillarien, qui a crée une Agence chorégraphique de proximité* pour les réservations des habitant·es, a donné plus de 250 versions de son « Bunkaï Station Quatre-Chemins ». Après une résidence en 2024 au sein du centre de création artistique Les Laboratoires d’Aubervilliers, subventionnés par le Département, il a participé à plusieurs éditions des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, avec entre autres une déambulation participative au parc Jean-Moulin-les Guilands.

Antoine, qui a suivi la balade, a beaucoup aimé les enchaînements lents et pleins de poésie du danseur. « Cette aventure singulière fait penser à la flânerie de l’enfance, dans un lieu de passage fréquenté par des habitants ou des vendeurs à la sauvette que les gens ne regardent pas » indique-t-il. Pierre-Benjamin, qui a tissé des liens avec les marchands, est pratiquement devenu pour eux « le danseur des Quatre-Chemins », une figure familière désormais inscrite dans l’âme de ce lieu.

 

Le performeur a transmis sa méthodologie à des amateur·rices en Seine-Saint-Denis et dans d’autres villes d’Europe. Aurélie, céramiste, réalise ainsi régulièrement sa création au Pré Saint-Gervais, comme Maxime et Leïla qui dansent respectivement à Pantin et à Montreuil. « J’ai passé une partie de ma vie dans cette ville et j’ai voulu exprimer par le corps ce qu’elle représente, les joies ou les peines que j’y ai connues, ce que signifie être une femme dans l’espace public… » explique-t-elle. Vous pouvez découvrir sa danse intimiste* deux fois par semaine en contactant l’Agence de chorégraphie de proximité de Pierre-Benjamin.

*Performance donnée en réservant sur unevent.info

 

Crédit-photo : Bruno Lévy

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