Youssef Badr, un juge contre les préjugés

Youssef Badr, un juge contre les préjugés
Rencontre
  • Premier vice-président adjoint du tribunal de Bobigny, Youssef Badr a toujours lutté contre les barrières invisibles qui abîment le vivre-ensemble.
  • Le juge a fondé en 2021 La courte échelle, une association qui aide les étudiant·es les plus modestes à réussir dans la filière juridique.
  • Ce magistrat hors-norme nous parle de ses combats pour faire vivre l’égalité des chances.

Monsieur Badr, vous vous êtes orienté un peu par hasard vers la magistrature, selon vos dires. Pour quelle raison ? 

Après avoir candidaté dans plusieurs écoles de commerce, j’ai étudié à l’IUT de Villetaneuse, à une heure trente de chez moi. Je me passionne alors pour le droit qui apporte des solutions efficaces aux problèmes quotidiens ou à un système parfois injuste. A ce moment, je suis salarié à temps partiel, endetté, plus fatigué que mes ami·es qui ont le temps de réviser. Un prof génial me conseille de m’orienter vers les métiers de la justice et avec d’autres, m’aide en me transmettant la méthodologie et les connaissances pour le concours de l’Ecole nationale de la magistrature (ENM). Une fois intégré, je me suis accroché en me disant que l’exemple d’un magistrat issu de banlieues, avec de surcroît un nom maghrébin, donnera à d’autres l’envie et la force de s’en croire capables.

Croyez-vous en l’égalité des chances pour les concours ?

Je pense qu’elle reste un mythe mais je ne parlerai pas de discriminations systémiques en France. Voilà cinq ans que je préside l’association La courte échelle qui a mentoré plus de 15 000 étudiant·es, en majorité de Seine-Saint-Denis. Lorsqu’un jeune nous écrit, nous le mettons en lien avec un·e professionnel·le du droit qui va l’accompagner. Et en général, le mentoré devient mentor à l’issue de sa formation. Ce dispositif permet de compenser les difficultés des jeunes issu·es de milieux défavorisés, à savoir un phénomène d’auto-censure renforcé par l’absence de figures auxquelles ils peuvent s’identifier autour d’eux. De plus, les réalités économiques freinent les candidat·es qui n’ont pas les moyens de renouveler leurs manuels, aller au théâtre ou doivent travailler pour financer leurs études. Des initiatives louables existent mais en Europe, il faut tout de même six générations pour qu’un enfant de milieu populaire accède à la classe moyenne, ce qui montre le chemin à parcourir !
Par ailleurs, comme les magistrats rendent la justice au nom du peuple français, il me semble juste que celle-ci reflète la diversité de notre peuple, une thèse que j’ai défendue dans mon livre « Pour une justice aux mille visages ».

Vous avez eu une longue expérience au tribunal de Bobigny, un lieu que vous défendez beaucoup. Pourquoi ?

La façade de l’entrée du tribunal judiciaire de Bobigny

C’est le deuxième tribunal de France au niveau des affaires traitées. Les greffiers, magistrats, avocats… travaillent dans l’urgence avec un engagement très fort qui fait que la juridiction tient, même si le bâtiment n’est pas dimensionné pour une telle activité.
Quand j’y suis arrivé pour la première fois en 2012, sur les violences conjugales, une cellule de parquetiers avait été dédiée pour accélérer le traitement des dossiers avec des remises express de téléphone grave danger. Par la suite, j’ai eu une expérience intense à la division des affaires criminelles qui m’a permis de suivre les affaires des scènes de crime jusqu’aux assises et de tisser de belles amitiés avec des enquêteurs et des collègues.
Aujourd’hui, à la 14ème chambre, j’ai le sentiment qu’en participant au processus de décision judiciaire, nous, magistrats, pouvons vraiment influer positivement sur la vie des gens notamment des plaignants. C’est pour moi le plus beau métier du monde même s’il est très exigeant.

 

Youssef Badr en trois dates

2010

Fils d’un ouvrier et d’une femme de ménage, Youssef débute sa carrière comme substitut du procureur à Meaux, puis à Bobigny où il se spécialise dans les violences faites aux femmes et la délinquance organisée.

2017

Il devient porte-parole du Ministère de la Justice, un poste qu’il occupe jusqu’en 2019.

2025

Vice-président adjoint du Tribunal de Bobigny, le juge Badr publie l’ouvrage « Pour une justice aux mille visages – Le mythe français de l’égalité des chances » dans lequel il aborde les enjeux de diversité et d’égalité des chances dans le système judiciaire français.

Le Département de la Seine-Saint-Denis et le tribunal judiciaire de Bobigny collaborent sur de nombreux affaires, comme ici lors de la mise en place d’un dispositif pour la prise en charge de mineures et mineurs qui se prostituent.

Crédit-photo : Bruno Lévy, Nicolas Moulard et Wikicommons

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