Rakajoo, une BD pour exorciser le passé
- Cet habitué de la salle du Boxing Beats à Aubervilliers cache plusieurs visages sous ses traits tranquilles : ancien boxeur de bon niveau, peintre et dessinateur.
- Victime du mal-logement dans sa jeunesse, il exorcise le passé dans une BD, « Entre les cordes », publiée fin mars, largement inspirée de son adolescence.
- Il y raconte l’histoire de Seydou, enfant d’Aubervilliers, lancé dans une folle enquête sur de mystérieux incendies qui ravagent la ville.
Un ado rongé par un sentiment d’injustice, des malfrats qui agissent impunément, une salle de boxe qui devient un exutoire… C’est la situation de départ d’ « Entre les cordes », la BD aux allures de roman noir publiée fin mars par Rakajoo.
Derrière ce nom d’artiste – qui signifie « têtu, obstiné » en wolof – se cache en fait Baye-Dam Cissé, dessinateur autodidacte et fin boxeur, il faudrait presque dire boxeurtiste, tant les deux disciplines sont chez lui intimement liées. Et comme dans sa BD, il faut lire entre les lignes ou plutôt les cordes : beaucoup des événements qui arrivent à Seydou, son héros, sont à rapprocher de ce que cet homme de 39 ans, né à Saint-Denis, a lui-même vécu.
Une BD aux allures de roman noir
« Les points communs de mon récit avec mon vécu sont sans doute le désir de justice et l’enquête que j’ai dû faire moi-même. A 19 ans, je me suis révolté contre la situation que nous subissions, ma mère et moi : notre immeuble dans le 18e était gangrené par la prostitution et les trafics. Cela a généré en moi une colère qui s’est d’abord traduite par des gestes violents – j’ai voulu foutre dehors les clients des prostituées – puis par une envie d’aider la police lorsqu’elle s’est enfin saisie de l’affaire », raconte le boxeur-artiste d’une voix étonnamment posée dans son atelier niché au cœur du Boxing Beats d’Aubervilliers.
L’homme de 39 ans a ici trouvé un havre de paix et d’inspiration. « Pour moi, ce lieu a été salvateur. Tout ce que j’ai fait jusqu’à présent, ça part d’ici. », constate-t-il en prenant là encore soin de regarder en arrière. « A 19 ans, en même temps que je vis tous ces événements un peu traumatiques, j’arrive ici, au Boxing Beats. Saïd (Bennajem, entraîneur et fondateur de la salle) a tout de suite compris l’importance du dessin dans ma vie. Il me voyait dessiner dans mon coin avant les cours de boxe et un jour, il m’a proposé de décorer toute la salle de fresques liées à l’histoire de la boxe. Il a été l’un des premiers à faire confiance à mon talent d’artiste », souffle Baye-Dam.
On ne s’étonnera donc pas de voir le Boxing Beats et les traits de Saïd Bennajem, « découvreur » aussi de Sarah Ourahmoune, vice championne olympique 2016, largement reproduits dans « Entre les cordes », vibrant hommage au noble art et à son pouvoir de résilience.
Dessinateur depuis l’âge de 5 ans

Une planche d’Entre les cordes, où apparaît la salle du Boxing Beats d’Aubervilliers.
Ce n’est d’ailleurs pas le seul lieu du 93 croqué dans la BD : le carrefour des 4 chemins à Aubervilliers, la mairie ou encore la fameuse tour fantôme « Entrepose » des Six-Routes rythment l’ouvrage, offrant des silhouettes familières à qui connaît le département. « J’aime avoir des lieux ancrés dans le réel, même si ensuite l’ouvrage s’éloigne de la réalité. Ca crée du lien avec les lecteurs », commente Rakajoo. Tour à tour accueillants ou lugubres, ces lieux se détachent sur fond de pages noires. Les univers de « Blacksad », des « 20th Century Boys » de Naoki Urasawa et des Spawns de Greg Capullo – influences revendiquées de la part de l’auteur – ne sont pas loin.
Mais à côté de ces décors, la BD de Rakajoo comme son œuvre de peintre d’ailleurs s’intéressent beaucoup à la figure humaine et à sa gestuelle. Dans les combats de boxe, celui qui fut 3e des championnats de France amateurs en 2022 se sert de sa science du combat pour imprimer des mouvements crédibles à ses personnages.
« J’ai toujours dessiné, partout, tout le temps, dès l’âge de 5 ans. A l’école déjà, on inventait avec mon frère des personnages qu’on mettait ensuite en scène dans des scénarios. Et même quand les écoles d’art m’ont plus tard refusé, j’ai continué : les séances de modèle vivant, je les faisais dans les transports ou quand je pouvais », raconte cet autodidacte-né qui a par la suite rattrapé le temps perdu grâce aux murs peints au Boxing Beats et à un métier de designer graphique dans un studio d’animation.
Signe que Rakajoo ne pense pas qu’à son nombril : à côté de ses fresques trônent aussi sur des chevalets les toiles faites par des enfants du club, que l’artiste encadre entre deux entraînements de boxe. Histoire de rendre à la salle ce que celle-ci lui a donné. « Par le poing naît l’espoir. Par l’espoir naît l’histoire », a l’habitude de résumer Saïd Bennajem pour parler des bienfaits du noble art. « Par le feutre aussi », ajouterait sans doute Rakajoo.
Christophe Lehousse
Photos: ©Bruno Lévy