Bonnard, le bonheur sans fin, s’expose à Romainville
- On connaissait le syndrome de Stockholm ou celui de Peter Pan, mais celui de Bonnard… On raconte que ce peintre du 19e siècle n'a cessé de reprendre tout au long de sa vie ses toiles. Pour lui, elles n'étaient jamais achevées.
- A partir de la collection du Frac Ile-de-France, située notamment à Romainville, le Syndrome de Bonnard explore comment les œuvres peuvent évoluer après leur acquisition.
- Accessibles au public jusqu'au 19 juillet avec une entrée libre, ces œuvres très diversifiées d'une trentaine d'artistes vous questionneront sur la finalité de l'art et vous montreront que la création avance rarement en ligne droite.
Peut-on réactiver une œuvre ?

Un tableau de Pierre Bonnard
« Figer une œuvre dans un état donné pour l’exposer ou parfois même la vendre, n’est pas un acte évident pour un ou une artiste, explique le Bureau/, le collectif composé de plusieurs personnes aux parcours et formations fort différents qui assure le commissariat de l’exposition. Très souvent l’œuvre est « achevée » du fait de la contrainte extérieure, une exposition ou un achat donc, laissant l’artiste parfois insatisfait(e). Alors, il ou elle reprendra peut-être son idée dans la pièce suivante, puis la suivante, la pulsion créatrice ayant tout à faire avec le recommencement, la reprise, le retour sur le travail.»
A partir de la collection du Frac Ile-de-France, l’exposition « Le Syndrome de Bonnard », – titre et notion appliqués à Bonnard inventés par le Bureau/ – explore comment les œuvres peuvent évoluer après leur acquisition. Une fois l’œuvre acquise et inventoriée, l’artiste peut-il revenir dessus, la réactiver, l’actualiser, la rejouer ? Que dire du changement de perception d’une œuvre à la lumière de l’évolution de notre société ? Telles sont quelques-unes des questions que s’est posé le collectif Le Bureau/ qui présente cette exposition qui se déploie aux Réserves à Romainville et au Plateau à Paris (75019).
Le sous-titre de l’exposition « L’impermanence des œuvres » souligne la volonté de l’équipe curatoriale de donner à voir des œuvres en mouvement, non figées, pouvant évoluer au gré du temps, de la volonté de son créateur et de l’œil et de la sensibilité du visiteur. Douze ans après avoir réalisé sa première version à Annemasse consacrée à ces questions, Le Bureau/ joue le jeu de la reprise et approfondit aux Réserves et au Plateau sa réflexion sur l’impermanence d’une œuvre d’art. En jouant ce deuxième acte, le collectif ne ferait-il pas œuvre, avec une certaine malice, de « bonnardisme » ?
Plus de trente œuvres de la collection, produites de 1977 à aujourd’hui, dialoguent avec des nouvelles productions. Certaines offrent une lecture actualisée par l’artiste d’une œuvre parfois acquise dix ans plus tôt, tandis que d’autres proposent une vision contemporaine du « bonnardisme ». Enfin, certaines évolueront au fil de l’exposition, soit en suivant un protocole établi par les artistes, soit par la nature de leur matérialité.
Les œuvres et les artistes exposés

La toile de Jean-Luc Blanc, reprise pour l’exposition.
Le travail créatif de Jean-Luc Blanc qu’on peut voir à Romainville et au Plateau s’articule selon un protocole immuable. Autant ses dessins que ses peintures reposent sur une pratique de la réappropriation. D’abord l’artiste collecte des images issues de différents domaines : cinéma, revues, articles de presse, cartes postales, flyers, publicités… En isolant un élément, il le repeint sur une grande toile. Jean-Luc Blanc a par exemple récupéré un flyer dans le quartier de Château Rouge à Paris, faisant la publicité pour un salon de coiffure et de tresses. On peut y apercevoir le visage d’une jeune femme noire coiffé de tresses ornées d’un coquillage. Comme à son habitude, l’artiste a incorporé cette image à sa collection pour ensuite l’extraire et en faire une peinture. Ce tableau est une des œuvres en cours de l’artiste, qui au moment de son accrochage, l’a retouchée en retravaillant les cils de la jeune femme. Il continuera à la retravailler une fois revenue à l’atelier après l’exposition.
François Morellet est l’un des premiers à être entré dans la collection. Son œuvre, une peinture abstraite, acquise dans la collection du Frac Ile-de-France en 1977, fut modifiée pour l’exposition des 20 ans du FRAC en 2003. Pour cette œuvre abstraite et minimaliste, l’artiste a peint des bandes noires à l’acrylique sur une toile blanche. Si la disposition des segments a obéi à une règle du jeu établie avant leur réalisation, lors de son accrochage vingt ans après, François Morellet prolongea les lignes noires par des néons posés à l’extérieur du tableau, renforçant la dimension ludique du tableau.
Charlotte Simonnet, quant à elle, emprunte à la fois aux techniques et aux matériaux de la plomberie et de la joaillerie. Ses sculptures interviennent dans l’espace et interagissent avec l’architecture et peuvent se greffer à un élément structurel comme une canalisation apparente ou un tuyau. Facétieuse, elle propose des sculptures pièges à mouches en cuivre et bronze et entrent en interaction ambiguë avec les œuvres alentour. Ambiguë car, ne l’oublions pas, les pires ennemis des musées sont les insectes xylophages qui dévorent littéralement le bois. Ces redoutables petites bestioles sont capables de réduire en poussière des chefs-d’œuvre. Petit clin d’œil sur son cartel est épinglé un carton avec le texte suivant : « On raconte que Giotto, encore jeune et dans l’atelier de Cimabue, peignit un jour sur le nez d’une figure faite par Cimabue une mouche si vraie que le maître se remettant au travail tenta à plusieurs reprises de la chasser de la main ; il la crut vraie jusqu’au moment où il comprit son illusion. »
Cet ensemble nous donne à réfléchir sur la finalité des œuvres d’art. Est-elle définitivement terminée une fois acquise dans une collection publique ? Conservée dans les collections, est-elle achevée et inachevable ? Laissons le dernier mot à Marguerite Duras qui, dans un livre d’entretiens La Vie matérielle, évoque Bonnard. A force d’insistance auprès du propriétaire d’un tableau, le peintre le récupère et modifie la voile figurant sur une barque. Quand il le rend, la voile avait tout envahi. « Ça arrive dans un livre, à un tournant de phrase, vous changez le sujet du livre. […] Les tableaux, les écrits ne se font pas en toute clarté.»
Claude Bardavid
Photos : ©Aurélien Mole
Le Syndrome de Bonnard aux Réserves à Romainville et au Plateau à Paris (75019) jusqu’au 19 juillet 2026. Entrée libre.
– Les Réserves
43, rue de la Commune de Paris
93230 Romainville
01 76 21 13 33
– Le Plateau
22, rue des Alouettes
75019 Paris
01 76 21 13 41