Le road trip des soeurs Chevalme au Texas

Le road trip des soeurs Chevalme au Texas
Exposition
  • Les deux plasticiennes partagent un atelier au 6B à Saint-Denis. C'est là qu'elles ont imaginé partir en résidence d'artistes à Houston, dans le cadre du programme de la Villa Albertine.
  • Arrivées le 15 janvier, Delphine et Elodie, oont sillonné le Texas en voiture sur 4 000 kilomètres.
  • Dès septembre, on pourra découvrir le fruit de leur périple texan dans la galerie « 8 + 4 » à Paris. D'ici là, elles sont présentes dans une expo collective au Musée de l'histoire de l'immigration, à Paris.

Delphine et Elodie Chevalme, artistes au 6B de Saint-Denis, ont passé 6 mois au Texas en résidence.

Au volant de la Ford louée pour accomplir un « road trip » à travers le Texas, Delphine Chevalme se concentre sur sa conduite, tandis que sa sœur Elodie, à ses côtés, sommeille. Après plusieurs heures de conduite, elle va lui transmettre le volant. Plus que quelques heures, et elles auront épuisé leur quota de 90 jours autorisés pour séjourner aux Etats-Unis. D’ici peu, elles seront de retour à Houston, où elles ont effectué l’essentiel de leur séjour dans le cadre de la Villa Albertine. Si on connaît bien la Villa Médicis à Rome, la Casa Vélazquez à Madrid et la Villa Kujoyama à Kyoto où de nombreux artistes ont effectué une résidence, la Villa Albertine, plus récente, mérite d’être mieux connue. Elle a été mise en place en 2021 par le gouvernement français pour soutenir et diffuser la création française outre-Atlantique. Elle renouvelle le concept de résidence en l’étendant du lieu de résidence au territoire de résidence, et invite à explorer ce pays à partir de 10 grandes villes des Etats-Unis où elle est présente : Atlanta, Boston, Chicago, Houston, Los Angeles, Miami, New York, la Nouvelle-Orléans, San Francisco et Washington D.C.

Villa Albertine à Houston

Une des créations des soeurs Chevalme pendant leur séjour à Houston.

« C’est après de longues journées de recherches, cogitation et réflexions que nous avons postulé en envoyant notre dossier et le projet que nous comptions mener, nous éclaire Delphine. Nous n’étions pas sûres de l’endroit où nous voulions poser nos valises et engager notre programme. » Finalement, elles se décident pour Houston au Texas. Le Texas, ce n’est pas que des rodéos, des cow-boys et des puits de pétrole. Cet Etat du Sud des Etats-Unis est le plus vaste du pays après celui de l’Alaska. C’est aussi un Etat à l’histoire tourmentée dans ses rapports avec l’Espagne, le Mexique, et après son indépendance en 1836, son rattachement aux Etats-Unis en 1845. Autant dire que pour ces deux artistes plasticiennes séquano-dionysiennes, passionnées par les archives et l’histoire, c’était un vrai sujet dans lequel plonger. « En partant à Houston, il ne s’agissait pas pour nous de transposer notre travail de recherche et de création en France, mais de le poursuivre autour des archives photographiques qu’on allait découvrir et des rencontres que l’on allait faire. » Pour les deux sœurs, ces archives ne sont pas figées dans le temps, se contentant de raconter une histoire passée. « Au contraire, souligne Elodie, elles résonnent dans le monde contemporain et reprennent vie ; à partir de celles-ci, on peut continuer à écrire et à récolter des histoires. Notre objectif, lors de cette résidence, était de consulter différents fonds d’archives au Texas, et d’imaginer tout ce qu’on pourrait produire à partir de ces récits et de ces documents photographiques. »

Seine-Saint-Denis-Texas

Les soeurs de Chevalme auront effectué environ 4000 kms au Texas.

Le 15 janvier 2026, elles embarquent, destination Houston. Dans leurs bagages, un ordinateur pour chacune d’elle, des carnets de croquis, des feutres noirs et de couleurs, des crayons de couleur et un indispensable disque dur pour stocker les photos. La marque de fabrique des sœurs Chevalme, plasticiennes, c’est ce regard critique et poétique sur l’histoire coloniale française. Leur travail revisite des images historiques capturées pour documenter la réalité de l’époque. Mais elles révèlent tous les non-dits et les contradictions de cette période de l’histoire. « Aux Etats-Unis, on retrouve cette même présence d’images biaisées, où il est question de domination dans la création de ces images, mais il existe des communautés qui produisent elles-mêmes leurs images racontant une autre histoire. Et cela donne des archives plus diversifiées que celles sur l’histoire coloniale française. » Au fil de leurs rencontres, elles croisent des hommes et des femmes qui manifestent à leur égard une grande bienveillance. Houston n’étant pas connu pour être une destination touristique, la présence de ces deux Françaises provoquait un réel étonnement. En guise de réponse, l’une ou l’autre sortait son carnet de croquis et montrait ce qu’elle avait capturé et reproduit sur le papier. « C’était pour nous une bonne manière de communiquer et de faire connaissance plus rapidement. Ils découvraient à travers nos dessins ce qui nous avait intéressées et s’interrogeaient alors sur eux-mêmes… »

Une résidence d’exploration

Rappelons que cette résidence s’adresse à des créateurs portant un projet de recherche original qui nécessite un séjour en immersion aux Etats-Unis. Ce projet, de plus, doit présenter un lien avec les enjeux du territoire exploré, susciter un dialogue avec les acteurs locaux rencontrés et nourrir une réflexion artistique originale. C’est ainsi que durant leur séjour, elles visitèrent Freedmen’s Town, un quartier de Houston bâti par d’anciens esclaves libérés qui s’y étaient installés à la fin du XIXe siècle. Le cimetière d’Olivewood, lieu de repos pour de nombreux esclaves affranchis. Elles purent également rencontrer des résidents du projet Row Houses, 22 maisons mitoyennes rénovées où chacune d’elles évoque l’histoire et les enjeux culturels de la communauté afro-américaine. A chaque jour, sa découverte et ses rencontres.

Arrivées le 15 janvier, elles s’étaient concocté bien avant leur départ de France un programme de visites. Deux jours après, elles sont dans les rues de Houston et assistent à une manifestation dénonçant la mort de Renée Good à Minneapolis, militante tuée par la police anti-immigration. Le 19 janvier, décrété fête nationale, est le jour marquant la date anniversaire de la naissance de Martin Luther King, et elles n’arrêtent pas de prendre notes, des photos, pour travailler le soir dans leurs carnets de croquis. Bien entendu, hors de question de continuer à faire de la marche à pied, les distances sont trop longues et les transports en commun trop rares. Elles se procurent des vélos d’occase et hop ! C’est parti ! « Ça nous a changé la vie ! » Le 1er février, nouvelle manif dans tous les Etats-Unis après la mort, toujours à Minneapolis d’Alex Pretti « Ice Out Protest ». Les dessins qu’elles produisent, pratiquement tous les jours, s’appuient sur ce qu’elles ont vu et les personnes rencontrées. Aboutis, mis en couleurs, ils sont à la hauteur de ce qu’elles ont vu et vécu. De véritables créations graphiques qui n’ont rien d’une ébauche ou d’un jeté rapide et maladroit sur le papier.

Un road trip de 15 jours

Mais pas question de quitter Houston sans avoir vu le Texas profond. En 17 jours, elles parcourent 4000 kilomètres, passant d’une ville à l’autre, d’un motel à un autre… Surtout ne pas manquer le Charro Days à Brownsville, à la frontière mexicaine et voir le Rio Grande, remonter pour s’arrêter à Bracketville, poursuivre jusqu’à Marfa, continuer et s’arrêter à El Paso, faire une incursion dans l’Etat du Nouveau-Mexique ainsi qu’en Oklahoma, découvrir Dallas où le président Kennedy a été assassiné, avec une dernière halte à Austin avant de plonger sur Houston. Ouf ! Quel périple pour les deux jeunes femmes ! « Oui, opine du chef Delphine, nous avons fait beaucoup de route, et on n’a pas pu tout digérer, parce que ça allait trop vite. » Des paysages désertiques, un climat aride, avec des nuits très fraîches et des journées avec de grosses chaleurs. Mais le voyage en valait la peine. De retour à Saint-Denis, une grosse fatigue conduit Delphine, malade, à se reposer une journée, avant de se replonger dans le travail.

Jusqu’au 23 août, les sœurs Chevalme participent à une exposition collective au Musée de l’histoire de l’immigration, à Paris : Aux origines, regards croisés sur le racisme et les discriminations. « Nous y présentons une installation liée au projet sur l’histoire coloniale française, précise Elodie ; ainsi qu’une pièce d’un triptyque faisant partie de la collection départementale de la Seine-Saint-Denis, racontant la nuit tragique du 17 octobre 1961. « Pour notre résidence à Houston, nous allons présenter une partie de ce travail en septembre à Paris, annonce Delphine, dans la galerie qui nous représente et qui s’appelle « 8+4». Ce n’est qu’une première étape… D’autres expos suivront. »

Claude Bardavid

Crédit photo : ©Claire Delfino

Dessins: ©Sœurs Chevalme

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