Juif∙ves du nord-est parisien : une histoire à découvrir
- Du 19 novembre au 30 juin 2027, le Mémorial de la Shoah de Drancy et le Département lèvent un pan de l’histoire des populations juives du nord-est parisien.
- Entretien avec Benoit Pouvreau, historien au Département, et commissaire de l’exposition avec la chercheuse Zoé Grumberg.
Comment est née l’idée de cette exposition ?
L’idée revient à Jacques Fredj, le directeur du Mémorial de la Shoah, qui est lui-même issu d’une famille de Pieds-noirs et dont la grand-mère a été rapatriée d’Algérie à Drancy. Nous avons signé avec l’institution une convention de coopération en 2016 et avons coproduit plusieurs expositions. Depuis un moment, il nous disait qu’il faudrait faire quelque chose ensemble sur le sujet car les travaux historiques existants se concentraient sur Paris. C’est donc toute une histoire qui nous échappait.
Qu’avez-vous découvert ?

Carte postale en noir et blanc de la Ruche, à Saint-Denis, considéré comme le premier HLM de France. @ Archives départementales de la Seine-Saint-Denis
On pense généralement que l’installation des populations juives est le fait de vagues de migrations récentes mais il existe une présence importante dès le XIXe siècle. En 1859, Paris devient le Paris actuel et les rapports se structurent avec la banlieue, avec notamment l’instauration d’une taxation qui pousse un certain nombre d’entrepreneurs à quitter la capitale. Il y a aussi la volonté de chasser les industries polluantes de la ville. Ce contexte fait émerger une figure du patron de confession juive à Saint-Denis, le Raincy, etc., avec des familles très intégrées et investies. La construction de La Ruche à Saint-Denis par exemple, qui est le premier HLM de France, est directement liée à la famille d’industriels Leven.
Des classes populaires s’installent aussi ?
Nous avons beaucoup moins d’éléments mais le recensement de 1872 – on note à l’époque la religion et la profession – montre que c’est très mixte. Des Alsaciens et Lorrains qui ont opté pour la France [après la cession du territoire aux Allemands en 1871] vont aussi s’installer à Saint-Denis, Pantin. C’est le début de la petite Prusse [surnom donné au quartier des Quatre-Chemins, entre Aubervilliers et Pantin]. Avant même la Révolution russe [en 1917], qui provoque une vague d’immigration, l’empire russe génère également des mouvements importants dès les années 1870 et qui s’intensifient dans les années 1890. Les gens arrivent avec rien et, pour ceux qui ne parlent que yiddish, c’est très compliqué.
Cette présence se traduit par l’implantation de commerces, de bâtiments ?

Photographie d’une famille posant devant la vitrine de leur boucherie-épicerie, rue de la Fraternité à Bagnolet, vers 1935. @ Mémorial de la Shoah / Coll. Yves Hofman.
Des premières synagogues sont construites au Raincy et à Livry-Gargan. Ailleurs ce sont plutôt des oratoires, comme au Pré-Saint-Gervais ou aux Lilas. Des sociétés sont créées pour gérer des lieux de culte, les inhumations, l’éducation des enfants. Et il y a toute une vie politique qui va avec, avec un engagement très à gauche dans les années 1920-1930. Il n’y a en revanche pas forcément de commerces car l’achat de produits kashers se fait plutôt à Paris. On trouve seulement quelques commerces communautaires, des petites épiceries à Villemomble, Bagnolet, Montreuil. Des équipements sportifs ont aussi été construits par des Juifs parisiens car la banlieue offre des espaces disponibles. Certains s’y implantent ensuite et se créent des communautés plus importantes que l’on pourrait penser.
Et concernant la Seconde Guerre mondiale ?
Elle est forcément très présente dans l’exposition mais là aussi c’est plus complexe et multiforme qu’on pouvait le penser. Quand on se fie juste aux listes de victimes de la Shoah, peu de villes du territoire actuel de la Seine-Saint-Denis semblent concernées mais, quand on regarde les registres de spoliations, on s’aperçoit que toutes l’ont été. Cela montre bien que la présence de populations juives est bien plus importante qu’on pouvait le penser, et pas du tout limitée aux villes autour de Paris. Cela touche aussi les communes de l’est du département. À l’époque, la densité y était beaucoup plus faible, la ruralité plus forte, et la présence allemande plus faible. Elles constituaient des lieux de refuge.
Des réseaux de résistance existent ?
On associe les Juifs aux victimes mais peu à la résistance alors qu’elle s’organise pourtant très tôt, notamment parce que la communauté est politisée. Samuel Razinsky [jeune militant de la sous-section juive du Parti communiste, déporté à Auschwitz en 1943] a par exemple organisé une cache à Neuilly-sur-Marne. Il existe aussi des Justes en Seine-Saint-Denis, qui ont caché des enfants. Le maire de Coubron, Henri Christin, en est un exemple. Cet ancien poilu, aveugle, va, dans sa toute petite commune, s’affranchir de l’obligation d’affichage de l’étoile jaune et cacher des Juifs. Il y a quand même des arrestations, des rafles spécifiques à l’ancienne Seine-et-Oise. En plus du camp de Drancy, on a aussi des lieux temporaires d’internement comme des écoles à Sevran ou Saint-Ouen où travaillait une communauté importante aux puces.
L’exposition pousse jusqu’aux années 1960…
Elle se conclut avec l’arrivée des Juifs tunisiens et marocains qui commencent à être accueillis dans les années 1950. Cela va profondément renouveler la communauté. Même si une cohabitation existait déjà, les Séfarades vont devenir dominants avec l’arrivée des rapatriés d’Afrique du Nord. On voit alors apparaître les premières écoles confessionnelles – aux Pavillons-sous-Bois en 1962 –, des synagogues provisoires, puis pérennes, avec plusieurs obédiences.
Comment avez-vous travaillé pour reconstituer cette histoire ?
Le Mémorial a un fonds particulièrement riche car il organise des permanences tous les dimanches à Paris. Nous avons beaucoup de photos de familles, souvent émouvantes. Nous avons aussi organisé une collecte et réalisé tout un travail avec les archives municipales. Nous avons ainsi ouvert une boîte de Pandore et découvert beaucoup de choses que nous ne connaissions pas. C’est un très gros sujet, avec pas mal de sources des descendants, de témoins. On a d’ailleurs encore plein de choses en réserve et on souhaite que cela suscite des recherches. Ce serait aussi intéressant de dézoomer sur la région, pour confirmer par exemple le caractère protecteur de la banlieue. C’est donc un début plutôt qu’un aboutissement.
Informations pratiques
Exposition « Histoire des Juifs de la banlieue du nord-est parisien »
Du 19 novembre 2026 au 30 juin 2027
Le 13 décembre : rencontre inaugurale précédée d’une visite de l’exposition en présence des commissaires. Sur réservation.
Mémorial de la Shoah de Drancy : 110-112 avenue Jean Jaurès, Drancy, 01 41 83 04 01, https://drancy.memorialdelashoah.org
Plus d’informations sur le site du Mémorial de la Shoah de Drancy.
