A Pantin, l’histoire s’écrit aussi au féminin

A Pantin, l’histoire s’écrit aussi au féminin
Journées du Matrimoine
  • Alors que les ouvrières constituaient près d'un quart des effectifs de l'industrie au milieu du siècle dernier, leur histoire demeure méconnue.
  • Blanchisseuses, monteuses à la chaîne, cigarettières, elles ont été nombreuses à Pantin à contribuer à l'essor de la ville.
  • A l'occasion des JEP, le Département de la Seine-Saint-Denis, en partenariat avec Seine-Saint-Denis Tourisme et la Ville de Pantin, vous propose de découvrir les lieux où elles ont travaillé.

Ce sont des milliers et des milliers de femmes qui, au fil du temps, ont contribué par leur travail, génération après génération, au développement de la ville, par leur entrée massive dans le salariat. Les journées du Matrinoine ambitionnent de faire connaître et partager ce passé, trop longtemps invisibilisé, du monde ouvrier. La fin du XIXe siècle et le début du suivant connaît un véritable âge d’or industriel. Les usines se multiplient, attirant une main d’œuvre nombreuse. Ce développement n’est pas propre à Pantin ; il s’inscrit dans un mouvement plus large de croissance industrielle du territoire qui constituera plus tard, la Seine-Saint-Denis.

Blanchisseuses à Pantin.

Elles sont blanchisseuses, à la fin du XIXe siècle, et travaillent dans la Grande Blanchisserie de Pantin, l’entreprise de Théophile Leducq, en bordure du canal de l’Ourcq, à deux pas des Grands Moulins. En 1900, l’entreprise s’est développée et emploie 350 personnes dont une grande part de femmes. Son activité – louer du linge à destination des hôtels, restaurants, cafés, coiffeurs ou bouchers – se poursuit toujours sous un autre nom, Elis. Aujourd’hui, avec près de 300 salariés, elle traite plus de 500 tonnes linge par semaine.

Elles travaillent aussi sur les lignes de production chez Motobécane, dès 1920. Au début, on y monte des moteurs, des réservoirs et des magnétos. Puis la production s’accélère, des modèles différents sortent et en 1949, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, c’est la « Mobylette » qui fait exploser les ventes. Succès foudroyant de cet engin, véritable compagnon de route de la classe ouvrière qui en fait son mode de déplacement préféré. Mais la société déménage en 1952 et s’installe dans l’Aisne, à Saint-Quentin.

Elles produisent des parfums haut de gamme sinon de luxe qu’elles se contenteront de sentir sans jamais les porter. De 1860 à 1872, cinq parfumeries et fabriques de savon de toilette s’installent dans la cité. Non loin de Paris et de ses boutiques fréquentées par une clientèle bourgeoise, mais aussi à proximité des abattoirs de La Villette pour s’approvisionner en graisse animale. C’est dans les usines Bourjois que l’on fabrique le fameux N° 5 de Chanel et Soir de Paris.

La manufacture des tabacs

Mais il est une industrie installée à Pantin pendant des dizaines d’années, qui a marqué des générations et forgé dans l’inconscient collectif des moments intenses de lutte, c’est celle du tabac. Loin de l’image lascive et insolente de Carmen dans l’opéra du même nom, cigarière à Séville, les femmes de Pantin qui produisent des cigares et des cigarettes à Pantin n’ont ni le temps de lutiner ni de vocaliser.

Le choix de Pantin pour l’implantation d’un nouveau lieu de production est dû en partie à la présence de nombreux ouvriers et ouvrières formés dans les établissements lorrains et alsaciens, installés en région parisienne après l’annexion des deux départements en 1871. Parmi les 21 premières ouvrières définitivement embauchées à Pantin, en 1877, se trouvent cinq « maîtresses-cigarières » nées à Metz ou Strasbourg. Au-delà de la présence d’une main d’œuvre potentielle déjà formée au travail des tabacs, Pantin offre d’exceptionnelles facilités de transport grâce à la ligne de chemin de fer Paris-Strasbourg, et la route pour l’expédition des produits manufacturés acheminés vers les débitants de la capitale par la rue de Paris (actuelle avenue Jean Lolive). Enfin, il existe à Pantin une usine désaffectée, disponible pour l’ouverture immédiate d’ateliers provisoires pour la confection de cigares. Il s’agit d’une manufacture qui travaille les cuirs et peaux en provenance des abattoirs de La Villette. C’est là que dans un premier temps la manufacture s’installera.

Jusqu’à 1000 salariés

On fait appel à de jeunes femmes pour les former : en 1877, 150 apprenties-cigarières sont formées « aux habitudes d’ordre, de régularité et de discipline » dont se prévalent les manufactures de l’Etat. Et pour bien faire, elles sont encadrées par des hommes, en général d’anciens militaires. Petit à petit, on installe les machines pour la fabrication du tabac haché fumé en pipe ou roulé en cigarettes. En 1910, l’effectif global de l’usine compte près de 800 personnes, pour dépasser les 1 000 au cours de l’année 1912. Près de 900 femmes viennent travailler neuf heures par jour, 6 jours par semaine, pour confectionner à la main des cigares. C’est de là que sortiront les Damitas, Senoritas et autres Ninas. Les dirigeants de la manufacture ne cachaient pas préférer embaucher des femmes dont ils vantaient les qualités – minutie, patience et dextérité – à rouler les feuilles tabac. En somme une aptitude naturelle chez les femmes. Dans la mesure où il s’agit de qualités innées, n’ayant nécessité aucune formation, elles seront payées deux fois moins que les hommes. Ceux-ci ayant à leur charge les tâches de force physique : le déchargement, le transport et le déballage des lourds ballots de feuilles de tabac brut. Une hiérarchie s’installe : les femmes exécutent et les hommes surveillent.

Il faut souligner néanmoins que les salaires pratiqués dans cette industrie étaient supérieurs à d’autres branches. Afin de permettre aux ouvrières ayant des enfants en bas âge de travailler sans avoir le souci de leur garde, une crèche financée par l’Etat est construite juste en face de la manufacture (l’actuelle crèche du Docteur-Pellat). Il s’agit de la première crèche publique de Pantin. Derrière cet avantage se cachait un intérêt. Puisque les mères pouvaient laisser leurs enfants à la crèche, il était possible de les employer plus longtemps dans la manufacture. Elles sont donc incitées à rester sur ce site.

A partir de 1950, la manufacture de Pantin se consacre uniquement à la production de cigarettes, les Gauloises, pour les fumeurs de la région parisienne. « On fumait des Gauloises bleues/Qu’on coupait souvent en deux… » chantait en 1973 Yves Simon. Pour cette fabrication, les derniers bâtiments de la tannerie sont démolis en 1957 et un nouveau est construit sur la rue Courtois. Long de cent mètres, l’édifice en béton armé avec parement de briques rouges accueille les bureaux en rez-de-chaussée et de grands ateliers pour les machines dans les trois étages au-dessus.

Le goûts des fumeurs s’orientant vers le tabac blond, et délaissant de fait les Gauloises, la SEITA (Société d’Exploitation Industrielle des Tabacs et Allumettes) envisage la fermeture du site de Pantin pour 1982.

Soutenus par la municipalité, les ouvriers alors au nombre de 300, résistent à la fermeture de cette dernière manufacture en région parisienne. Ils s’opposent en 1979 au transfert des machines. Et en mai 1981, ils espèrent que la manufacture sera sauvée. Cela n’arrête pas la marche inéluctable vers la disparition définitive de la « manu ». Elle aura lieu en mars 1982.

Parmi les ouvriers et ouvrières qui allaient occuper l’usine durant dix-neuf mois, il est une femme dont il faut se souvenir. Madeleine Jeunon, dont le nom figure à cinq reprises sur le monument aux morts de la ville de Vigneux où elle est née. Ses grands-parents paternels, sa sœur, sa tante, morts en déportation et son père fusillé au Mont-Valérien, tous résistants communistes clandestins. Elle est entrée à la SEITA, à la manufacture de Reuilly en 1952, puis mutée à Pantin en 1969. Responsable syndicale à la fédération CGT des Tabacs et allumettes, elle fut, selon le Maitron, une figure très active de l’occupation de l’usine pour lutter contre le démantèlement de la filière. Parmi les initiatives prises durant cette longue période, les militants fabriquèrent une Gauloise de lutte, la Pantinoise, au paquet rouge, portant l’inscription « vente interdite ». Les ateliers pantinois désaffectés, après avoir servi de studios de tournage pour quelques films (Nikita de Luc Besson, Delicatessen de Jean-Pierre Jeunet…) seront détruits en 1992. Seul subsiste le pavillon de l’ingénieur, avenue Jean-Lolive, à l’entrée du site reconverti.

Claude Bardavid

A la rencontre du matrimoine industriel pantinois

Date et heure : 20/09/2026 : 14h, 16h30

Lieu : Entrée du parc de la Manufacture, 140 Avenue Jean-Lolive , Pantin

Visite conduite par Clémence Bell, guide-conférencière.

 

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