« Un enfant n’est pas placé, il est déplacé »
- Mehdi Faradji est un ancien enfant placé. Il a vécu en foyer à Lyon. Aujourd’hui à 22 ans, avec le Parlement des jeunes, il vient de terminer en Seine-Saint-Denis son Tour de France de la protection de l’Enfance.
- Ce jeune homme n’a qu’un objectif : faire changer le regard que chacun porte sur les enfants placés.
- Le 26 août, il rencontrait des jeunes de l'ASE de Bobigny qui ont réalisés des courts-métrages à partir de leurs réalités.
Comment expliquez-vous qu’un enfant placé, refuse parfois qu’on l’aide ?
Je ne crois pas au fait qu’on n’ait pas envie qu’on nous aide. En revanche, je crois sincèrement que l’on n’est pas assez en confiance. On est né dans une société où toute la journée depuis notre naissance, on nous dit « Attention, on ne parle pas aux inconnus ». On arrive à l’ASE et on est face à des inconnus qui prennent des décisions, parlent de nous, de notre histoire, de choses que nous n’avons pas envie forcément d’entendre. Cela se fait parfois face à d’autres jeunes.
Vous êtes vous-même un enfant placé. ..
Un enfant n’est pas placé : il est déplacé. Il est déplacé de son milieu naturel, où il a des repères, dans un autre milieu où il est en parfait inconnu, sans repère. Comment ces repères se reconstruisent-ils ? Avec du lien, avec de l’amour, avec ce qu’on peut donner à un enfant au quotidien. Je crois vraiment qu’il n’y a qu’en donnant une forme d’amour et en créant un lien avec le jeune qu’on y arrive. C’est ce lien qu’on a besoin de développer dans l’Aide sociale à l’enfance aujourd’hui.
En qui aviez-vous confiance au moment de votre placement ?
En quelqu’un que je considère comme une maman. C’est une veilleuse de nuit qui s’appelle Dalila. C’était grâce à elle que j’arrivais à m’ouvrir. C’était grâce à elle que j’arrivais à me sortir de “la bulle” que je m’étais créée : pour me protéger, ne pas être vulnérable, ne pas pleurer et ne pas avoir mal… parce que ça fait mal. Ce lien m’a permis de me libérer.
Pourquoi un veilleur de nuit et pas votre éducateur ?
Veilleurs de nuit, c’est tellement un travail qu’on sous-estime souvent. Vous savez, nous, la nuit, notre cerveau ne s’arrête jamais : les cauchemars, les peurs, l’angoisse, les insomnies et cetera. Les veilleurs de nuit jouent un rôle essentiel : 50% de leur temps est dédié à la sécurité, 50% à l’écoute. Alors qu’un éducateur a des notes à faire, des suivis, le lien avec la famille, les mails, les téléphones qui appellent, les urgences… Selon un sondage, plus de la moitié des personnes qui travaillent au sein de la protection de l’enfance, sont soit des enfants qui ont été protégés, soit des enfants qui auraient dû l’être. On ne vient pas à l’ASE par hasard. Ce point commun avec les jeunes doit être à mon sens davantage mis en valeur.

Dans le court-métrage « Dignité » réalisé par des jeunes de l’ASE de Bobigny, il est question de prostitution des mineures…
C’est un fléau qui touche la protection de l’Enfance. Dans le Tour de France qui comportait 12 étapes, j’ai demandé à chaque étape : « est-ce que vous avez de l’exploitation de mineure ? » Tous reconnaissent être touchés par l’exploitation des mineurs. De la petite structure en centre-ville au château en haut de la colline où on ne vit qu’avec le fermier et qui est à 10 000 km de la ville la plus proche.
Comment mettre fin à ce fléau de l’exploitation des mineurs qui est généralisé en France ?
A Toulouse, on a rencontré l’association Nos ados oubliés, créée par une mère qui a été prostituée et s’en est sortie toute seule. Sa fille était dans ces réseaux et elle l’en a aussi sortie. Cette femme nous dit qu’avant toute chose, avant de commencer à essayer d’identifier où est le problème, avant de dire, « on va l’emmener chez le médecin », « on va l’aider », « il faut qu’elle parle », « il faut qu’on la sorte ». Ce qu’elle fait avec son association c’est dire : « Viens. Tu as une salle pour toi. Installe-toi. Charge ton téléphone. Repose-toi. Prends le temps pour toi ». En fait, on ne se rend pas compte qu’on fait du mal en posant toutes ces questions.
Qu’en est-il des garçons vivant en foyer de l’ASE ?
Nous, les garçons, nous sommes enrôlés dans le narcotrafic. On ne se rend pas compte qu’être trafiquant de drogue, c’est quelque chose qui n’est pas normal. On ne se rend pas compte qu’exploiter son corps, c’est quelque chose qui n’est pas normal. Une rupture en nous fait qu’on ne se rend pas compte que ce n’est pas normal. On a vécu quelque chose qu’il faut d’abord identifier puis travailler pour pouvoir réaliser tout ça et en sortir.
Du 5 au 8 octobre, les films réalisés par les jeunes de l’ASE de Bobigny seront projetés en off du Festival du film social.
Photos : Nicolas Boulard