Ginette Kolinka, passeuse de mémoire

Ginette Kolinka, passeuse de mémoire
Mémoire
  • A bientôt 99 ans, l’esprit vif et l’humour décapant de cette rescapée des camps de concentration animent les rencontres où elle passe sans relâche le relais de la mémoire.
  •  Dernière actualité en date, une BD intitulée Adieu Birkenau : une survivante d'Auschwitz raconte résume son récit et sa vie.
  • Une partie de sa vie s’est déroulée en Seine-Saint-Denis : elle a travaillé pendant 40 ans à Pantin et à Aubervilliers.

Ginette Kolinka, vous avez vécu et travaillé en Seine-Saint-Denis, n’est-ce pas ?

J’ai vécu 2 ans avenue Jean-Jaurès à Pantin aux 4 chemins vers l’âge de 8 ans. Quand une de mes sœurs s’est mariée, son mari y faisait les marchés et un voisin cédait une place que mon père a achetée pour donner du travail à mes sœurs. A Paris comme on était logé très petitement dans le Marais avec les sanitaires sur le palier, on a déménagé à Pantin car il y avait tout le confort. Mais l’appartement était au 6ième étage sans ascenseur, et ma pauvre maman, asthmatique, souffrait en montant les marches. Papa ayant son atelier de confection à Paris, il a vu qu’une habitation commerciale était à louer dans le 11ème alors on a redéménagé à cet endroit où j’habite encore aujourd’hui. Je ne sais plus quelle école je fréquentais à Pantin mais je me rappelle très bien que le jeudi, avec mes sœurs, on allait au patronage : on partait dans des camions en excursion et on était contente. J’ai peu de souvenirs de cette époque mais ils sont très bons.

Pour le travail, j’ai fait le marché des 4 chemins, près de la Porte de la Villette, pendant 40 ans et j’y ai été heureuse. Avec mon mari, trois jours on était sur le trottoir d’Aubervilliers et trois sur celui de Pantin. C’est comme si on avait un magasin en plein air. On vendait de la bonneterie, des articles saisonniers puis des vêtements. On travaillait énormément mais ça n’a jamais été une corvée, j’ai toujours aimé ça.

Dans le cadre de vos rencontres avec des élèves de Seine-Saint-Denis notamment, vos dialoguez énormément avec des jeunes. Quels points communs vous notez entre eux et vous quand vous aviez leur âge ?

Je n’essaie pas de trouver des points communs car pour moi l’âge n’est pas vraiment important. Selon moi ce qui compte c’est la place dans la fratrie et la situation dans la famille. Selon le rang de naissance, dans la tête, ce n’est pas du tout pareil. Une aînée pouvait remplacer la mère alors que moi, la dernière des 6 filles, j’ai toujours été « gamine ». A quatorze, quinze ans, c’était la guerre mais j’étais insouciante et on s’amusait. On était toute une équipe de jeunes, on prenait des trains de banlieue et on descendait 2 stations avant pour nous balader, on braillait dans le métro : c’était l’inconscience !

Le 25 octobre dernier à Drancy, vous avez raconté votre histoire à des professeur·e·s venues de toute la France… Votre habitude est d’interagir avec le public avec des plaisanteries ou en interpellant des personnes sous forme d’un jeu de questions-réponses, n’est-ce pas ?

En ce moment avec tout ce qu’il se passe, il faut vraiment du courage pour être professeur·e·s (l’assassinat de Dominique Bernard au lycée d’Arras le 13 octobre 2023 était encore dans tous les esprits)… Je m’adresse aux professeur·e·s comme je m’adresse aux élèves. Je ne fais pas la différence car mon histoire c’est mon histoire. Chacun·e traduit ce qu’il ou elle comprend à son niveau. Ensuite je montre au public des photos de ma famille, de mon père, de mon frère et je leur raconte quand j’ai commencé à porter l’étoile en tissu jaune marqué Juive en noir, ce qu’on n’avait plus le droit de faire, d’être en contact direct avec des non juifs, les adultes qui n’avaient plus le droit de travailler en zone occupée etc.  Je leur explique que mon père qui avait fait la guerre de 14 ne voulait pas partir à l’étranger comme certains faisaient. Il était tellement fier d’être né à Paris même s’il ne travaillait plus. Mais en 1942, un monsieur est venu nous prévenir qu’il avait vu un dossier à notre nom sur son bureau au commissariat de quartier. On nous avait dénoncé comme « communistes actifs » donc là mon père est devenu inquiet. Je ne connaissais pas les idées de mon père mais on partageait l’appartement avec ma sœur et son mari… Mon père communiste ? Je ne le pensais pas mais ma sœur et mon beau-frère avaient une attitude un peu bizarre à mes yeux. Ils avaient des amis qui arrivaient tard le soir, qui partaient tôt le matin, certains ne bougeaient pas de l’appartement de la journée… Maintenant je pense qu’ils étaient résistants. C’est comme ça, après avoir été prévenu par ce monsieur, que mon père et ma famille décidèrent de se procurer des faux papiers avec des noms non juifs et de fuir se cacher en zone libre…

Il existe beaucoup de livres comme Une vie heureuse, et de moyens pour découvrir la suite de votre récit dont votre arrestation à Avignon où vous viviez en 1944 avant votre déportation vers le camp d’Auschwitz-Birkenau. Le dernier en date est une bande dessinée. Pourquoi ce support ?

Au départ l’idée de la bande dessinée je ne l’ai pas vu avec plaisir car à mon époque les bandes dessinées, c’étaient Les Pieds nickelés, Popeye ou Bécassine, des choses comiques, ridicules. Alors au début du projet, je n’ai pas sauté de joie. Par contre maintenant oui ! Déjà parce que « ça rapporte ! » (rires) et je vais payer des impôts alors c’est pas mal… Non. L’important avec la bande-dessinée est que tout le monde peut avoir accès à mon histoire. Et je me reconnais dans ces images alors je dis bravo à la personne qui en a eu l’idée. Grace à des livres comme cette BD, personne ne pourra plus dire « je n’étais pas au courant ». Car du petit enfant qui regarde ces dessins à la personne âgée, tout le monde peut y avoir accès…

Quel est le message que vous voudriez faire passer à nos lecteurs ou lectrices ?

Qu’on supprime la haine dans nos cœurs ! Noirs, Juifs etc. : on est que des êtres humains et qu’on s’accorde !

Crédit photo : Grasset ©JF PAGA

Ginette Kolinka en 3 lieux

Le camp d’internement et de transit de Drancy

En mars 1944, Ginette née Cherkasky est arrêtée à Avignon avec des membres de sa famille avant d’être transférée au camp de Drancy. Le 13 avril, ils et elle partent pour la déportation en autobus jusqu’à la gare de Bobigny où les attend un des wagons à bestiaux du convoi 71 pour Auschwitz-Birkenau, parmi lequel figurent, entre autres, Simone Veil et les 34 enfants d’Izieu raflés dans l’Ain.

Le camp de Birkenau en Pologne

 Elle y reste du 16 avril au 28 octobre 1944 avant d’être transférée aux camps de Bergen-Belsen et Raguhn (Allemagne), puis à Theresienstadt (Tchéquie) jusqu’en juin 1945 où l’armée soviétique libère le camp. Son père âgé de 61 ans et son petit frère de 12 ans furent assassinés à leur arrivée. La mort de son neveu porté disparu reste une énigme. Sa sœur ainée et son beau-frère ne reviendront pas non plus de leur déportation.

Le Mémorial de la Shoah à Drancy

Pour des rencontres scolaires, Ginette Kolinka fréquente régulièrement le lieu qui lui a consacré une exposition (voir ci-dessous).

Une exposition à Drancy

Ne ratez pas jusqu’au 28 janvier 2024 l’exposition qui replace le parcours de Ginette Kolinka dans une histoire plus large de la persécution des Juif·ve·s de France pendant la Seconde Guerre mondiale.

Entrée gratuite

Visites guidées gratuites sur Explore Paris

Ouverture du Mémorial de la Shoah à Drancy tous les jours de 10h à 18h, sauf le vendredi et le samedi

Tél : + 33 (0)1 42 77 44 72

Crédit photo Mémorial de la Shoah

D’une BD à l’autre.

Si Ginette Kolinka se raconte dans Adieu Birkenau : une survivante d’Auschwitz raconte, un professeur des écoles à Tremblay-en-France plus connu sous le pseudo de Remedium a dessiné Isidore et Simone pour accompagner un texte de Simon Louvet, journaliste de formation qui avait croisé la route d’Isidore dans ses jeunes années avant le décès de ce dernier en 2000.

Isidore Adato est un fils d’immigrés ottomans juifs percuté par le tourbillon de la « grande » Histoire. Mobilisé au début de la Seconde Guerre mondiale, Isidore est exclu de la fonction publique par les lois antisémites du régime de Vichy, en 1940. Les parents d’Isidore sont dénaturalisés, sept ans après avoir obtenu leur nationalité française.

Arrêté lors de la deuxième rafle de la police française, en août 1941, Victor Adato, le père d’Isidore, est interné à Drancy puis déporté. Un an plus tard, la mère et le petit frère d’Isidore sont eux aussi arrêtés et déportés sans retour vers Auschwitz. Les parents de Simone, l’épouse d’Isidore, connaîtront le même destin en 1943.

L’histoire d’Isidore est aussi celle d’une transmission entre une grand-mère et son petit-fils. Cachée pendant la guerre, la fille d’Isidore a raconté certains éléments du parcours familial à son petit-fils, Simon Louvet, scénariste de cette bande dessinée. Simon a retracé les itinéraire de ses ancêtres après plus de deux ans de recherches, afin d’aboutir à la parution de ce roman graphique qui repose uniquement sur des faits historiques. La bande dessinée se déploie en sept chapitres, de l’arrivée en France des parents d’Isidore à la transmission de cette histoire, mise en relief par les dessins de Remedium (Christophe Tardieux de son vrai nom).

Elle se termine par un dossier pédagogique coordonné par Olivier Lalieu, historien et responsable de l’aménagement des Lieux de mémoire et des projets externes au Mémorial de la Shoah.

Cette bande dessinée, publiée par les éditions Ouest-France, a reçu le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.

Source : fondationshoah.org

 

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