35 ans, c’est trop court!
- Le festival de court-métrages Côté court à Pantin au Ciné 104 fête cette année sa 35e édition, du 3 au 13 juin.
- La dernière pour Jacky Evrard, son directeur et fondateur, qui nous raconte sa genèse, son évolution, ses belles rencontres...
- Installez-vous, lorsqu'il s'agit de courts, Jacky Evrard peut faire long !
Cette année, c’est la 35e édition du festival Côté court, quel était le but au départ?
J’étais directeur et programmateur du Ciné 104 dès son ouverture en 1987 et je faisais des soirées dédiées aux courts-métrages, une par trimestre. Et je faisais ça parce que j’en voyais, j’avais des amis qui en faisaient et j’avais pu remarquer qu’il y avait des vrais films. Je me suis rendu compte que le court-métrage n’était pas simplement une carte de visite pour montrer un savoir-faire mais il y a des gens des gens qui faisaient de vrais films de moins d’une heure. Avec Luce Vigo, déléguée général du festival de courts-métrages d’Epinay, j’avais participé à la sélection, alors que c’était sa dernière édition. Avec la fin d’Epinay, il n’y avait plus de festival dédié au court-métrage en Île-de-France. Le Département de Seine-Saint-Denis a été moteur. Ils m’ont dit « toi qui connais bien le court-métrage, transforme tes soirées en festival. Nous ça nous permettra de soutenir la diffusion et la création ». Les lauréats bénéficiaient dès la première année d’une aide du Département à la création pour un autre film. Et dès la deuxième année cela a été étendu aux cinq prix : grand prix, prix spécial du jury, prix de la jeunesse, prix du public et prix de la presse. Les cinq lauréats bénéficiaient d’une somme non négligeable pour tourner un autre film dans la foulée. Et c’est ce qui a été déterminant et a lancé le festival. Sur la première, deuxième et troisième année le festival était encore géré par le Ciné 104, et toute la communication était gérée par le Département. Et ensuite nous avons créé une association pour gérer l’ensemble du festival.
D’ou vient ce goût pour le court-métrage ?
Le film court, c’est vraiment un espace de liberté pour les cinéastes. Il n’y a pas de contraintes financières, un diffuseur qui impose tel comédien, une forme, qui dit « non pas ça parce que ça va passer à la télé ou sur une plate-forme. » Les réalisateurs y font preuve d’une écriture sans entraves. Chaque année, sur la quantité de films, il y en a s qui ressortent, et qui marquent, non pas l’histoire du cinéma il ne faut pas exagérer, mais le parcours de celui ou celle qui l’a réalisé. Et beaucoup sont passés par Côté court et dès le premier film on voit qu’il y a un talent émergent.
La liste de tous ceux qui sont passés par Côté court doit être conséquente…
Pour la 35e édition, j’ai commencé à faire une liste des cinéastes marquants qui y sont passés pour les inviter. Très vite je suis arrivé à 150 noms, et ce n’était fini ! J’ai renoncé…
En 35 ans, qu’est-ce qui a évolué ?
Le numérique a démocratisé le cinéma. Avant pour faire un film il fallait une caméra, de la pellicule, un laboratoire, des techniciens… Ceux et celles qui faisaient des films habitaient autour des grandes villes et principalement en Île-de-France. Mais si tu habitais le Gers, tu ne pouvais même pas penser faire un film tout simplement parce que tu n’avais pas accès au matériel ! Avant le numérique il se tournait en France entre 400 et 500 films sur pellicule, produits ou auto-produits. Lorsque le numérique est apparu on est monté petit à petit à 1 000, 1 500, 2 000 et cette année nous avons reçu 2 138 films.
Une autre évolution, ce sont les films réalisés par des artistes non issus du cinéma. Les étudiant·es des beaux-arts se sont emparés du numérique et ont réalisé des films non-narratifs, des films d’artistes. Les chorégraphes proposent aussi des films intéressants. Wim Vandekeybus, par exemple, chorégraphie une pièce pour la scène, mais pour ses films il ne fait pas seulement une captation mais fait preuve d’une véritable écriture cinématographique, parfois en la situant dans d’autres espaces.
Avez-vous noté une évolution des sujets traités ?
Ils évoluent au même rythme que la société. Comme ce sont souvent de jeunes gens qui font des films, beaucoup de films traitent de la relation parents enfant, ou grands-parents, ou sur les premiers émois amoureux. Des sujets dont ils et elles peuvent parler car ils et elles les connaissent. Mais cela évolue avec les mœurs, déjà il y a beaucoup plus de réalisatrices. On est à parité sans discrimination positive et j’en suis très content.Et les réalisatrices abordent différemment, ont un autre regard sur les femmes. On parle plus du consentement, de violences sexistes, d’homosexualité…
Le court n’est donc pas uniquement un tremplin vers le long…
Non pas du tout ! Nous avons reçu 2138 films, nous en avons sélectionnés 120. Il est évident qu’il n’y a pas 120 cinéastes qui ont un avenir dans le long métrage. Si chaque année je fais bien mon travail et j’arrive à repérer les 4, 5 qui vont passer au long, mon travail est accompli. Et certains ont réalisé de très bons films, mais n’arrivent pas pour autant à monter leur long métrage. Les temps sont durs pour les cinéastes. Même pour certains cinéastes installés. Mathieu Amalric, le président de Côté court, n’a pas eu les financements qu’il voulait et fait un film en ce moment avec vraiment très, très peu d’argent. Il y a un peu de souci à se faire pour l’avenir. Certains réalisateurs baissent les bras, travaillent pour des plateformes, la télé… Ils font des films, mais pas pour le cinéma. Et certains passent à tout autre chose.
En 35 ans, comment le public a-t-il évolué ?
Lorsque nous avons commencé le festival, je pensais un peu naïvement que nous allions nous appuyer sur le public du Ciné 104. Mais ce n’est pas si simple ! Les premières années, le public avait l’impression que durant le festival le ciné était fermé ! Nous avons eu beaucoup de mal à les faire venir, cela a pris des années. Aujourd’hui le public pantinois représente 28% de nos entrées. La fréquentation du public a commencé modestement, alors merci au Département d’avoir permis d’en faire un premier, puis un deuxième, un troisième… D’avoir accompagné le festival dans son développement. Aujourd’hui nous sommes au-delà de 15 000 spectateurs, ce qui est très bien, avec une occupation des salles de plus de 70%. Et nous avons un public pantinois, séquano-dionysien et francilien, très jeune, ce qui est satisfaisant car le public de cinéma est plutôt vieillissant. Des 20-30 ans, très curieux car il n’y a pas de têtes d’affiche ! On vient découvrir des cinéastes nouveaux, pas encore connus. On les connaîtra peut-être dans 4-5, 10 ans lorsqu’ils sortiront un long métrage.
Le festival en lui-même dure une dizaine de jours, mais Côté court est-il aussi actif le reste de l’année ?
Oui avec nos actions culturelles nous intervenons dans les écoles principalement à Pantin, dans les collèges du département, dans les lycées, la Maison d’arrêt de Villepinte, les maisons de quartier… Souvent ce sont des ateliers de réalisation, de programmation… Toutes ces actions sont menées tout au long de l’année et sont restituées lors du festival. Ce matin j’accueillais des lycées et Olivier Babinet (réalisateur de Robert Mitchum est mort, Swagger, Poissonsexe, Normale) qui a fait une résidence In Situ crée par le Département. Il venait présenter le travail d’élèves de 5e avec lesquels il a travaillé tout au long de l’année.
Quel rôle tient Côté court auprès des professionnels ?
Il n’y a pas de marché à Côté court, mais nous menons des actions comme le parcours Jeune cinéma que nous avons mis en place il y a une quinzaine d’années, et qui s’adresse à des jeunes gens qui ont des envies de cinéma mais qui ne peuvent prétendre à faire une école de cinéma comme la Femis, Louis-Lumière ou autre. Ils assistent à des conférences, des ateliers, sur le montage, l’écriture, la direction d’acteurs… Cet après-midi par exemple Emmanuel Marre (réalisateur de Rien à foutre et Notre salut, prix du scénario à Cannes 2026) qui va parler du scénario et de la direction d’acteurs. Et il y aura d’autres conférences de ce type tout au long de la semaine. Nous organisons également Le pitch, un concours du meilleur projet de film, dont le lauréat bénéficie d’un pré-achat par France Télévision. Il y a le coin des pros, des rendez-vous quotidiens entre des jeunes cinéastes ou futurs cinéastes et le CNC, Cinémas 93, la Maison du film, toutes ces institutions qui soutiennent le court-métrage. Et il y a le Tête à tête, une quinzaine de porteurs de projet sélectionnés qui habitent la Seine-Saint-Denis et qui n’ont pas de producteur, en rencontrent durant tout un après-midi. Et cela donne des résultats ! Et il y a aussi tout le côté informel qui nous échappe, toutes les rencontres qui se produisent entre des personnes qui viennent voir des films et qui en discutent. Un festival, c’est un lieu de rencontre.
Vous avez un exemple d’une de ces rencontres ?
Une des plus notables, c’est lorsqu’Eric Zonca a reçu son prix des mains d’Elodie Bouchez. Et Zonca de lui dire : « Je suis en train d’écrire un rôle pour vous. » Il n’était alors absolument pas connu. Et deux ans plus tard le film était à Cannes, Elodie Bouchez y remporte avec Natacha Régnier un double prix d’interprétation, et le film remporte trois Césars du cinéma (meilleur film, meilleure actrice et meilleur espoir féminin).
Qu’est-ce qui vous fait dire qu’une édition est réussie ?
Déjà tout le plaisir que je vais prendre à l’animer. Un festival, c’est beaucoup de travail en amont, mais ensuite il faut le vivre ! Rencontrer les réalisateurs, les présenter… Et quand je sens que je suis dans le coup, c’est souvent réussi. Ensuite ce sont tous les retours, et depuis pas mal de temps, ils sont plutôt élogieux (rires…) ! Les gens apprécient vraiment ce festival. Évidemment, lorsqu’on voit plusieurs films on ne peut pas tous les aimer, mais les gens disent qu’on voit à Pantin ce qu’on ne voit nulle part ailleurs.
En 35 éditions, combien avez-vous vu de courts-métrages ?
Je suis incapable de répondre ! Non seulement je vois les films, mais souvent pour affiner la sélection je les revois. Cette année j’ai dû en voir 500, je ne peux pas voir les 2138 ! Il y a des comités de présélection. Donc 500, un peu moins les premières années, disons plus de 15 000 films !
Festival Côté Court, du 3 au 13 juin, Ciné 104 à Pantin
Photo : Franck Rondot