Setan Barry, une créatrice du présent au service du patient
- Basée à Saint-Denis, infirmière libérale de son état, Setan Barry a mis au point un appareil qui permet de simplifier le suivi sanguin des plaquettes des patients à domicile.
- Validée par le corps médical, cette invention sera brevetée dans le courant du mois de septembre et devrait être commercialisée d’ici deux ans.
- Elle a aussi valu à sa créatrice de se voir décerner le prix Innovation au prestigieux concours francilien « Créatrices d’Avenir », dont le Département est partenaire.
Le 9 décembre 2025, sous les ors de la Fondation des États-Unis à la Cité internationale universitaire de Paris, Setan Barry s’est vue remettre le prix « Innovation » au concours « Créatrices d’avenir », qui valorise l’entrepreneuriat des femmes en Ile-de-France et qui compte, parmi ses nombreux partenaires, le Département. Quelques mois auparavant, jamais cette femme de 40 ans, infirmière libérale et habitante de Saint-Denis, n’aurait imaginé une seule seconde se trouver à pareille fête, aux côtés d’autres dirigeantes d’entreprise, dont certaines sont les générations futures de la start-up nation. « J’ai candidaté à ce concours sans trop y croire, car je n’avais rien à perdre », raconte Setan Barry, qui est repartie de cette folle soirée avec une dotation de 3500 euros et un billet d’avion au Canada pour exposer au salon BIOHorizon, événement phare des sciences de la vie et des technologies de la santé, qui se tiendra les 7 et 8 octobre à Montréal.
Si ces honneurs décontenancent aujourd’hui encore la Dionysienne, celle-ci n’a rien volé, bien au contraire. Son invention, un dispositif portable pas plus grand qu’un test de grossesse qui permet de mesurer en quelques minutes le taux de plaquettes sanguines des patients à leur domicile, va sans conteste donner un sérieux coup de boost à la logistique médicale, considérée actuellement comme le talon d’Achille du système de santé en France. « Un nombre croissant de patients éprouvent toutes les difficultés du monde à se faire soigner à domicile, particulièrement lorsqu’il s’agit d’une prise de sang car cet acte technique du quotidien, chronophage et exigeant, reste très bas dans la nomenclature », explique l’infirmière. Qui ajoute, sans détour : « Si on ne faisait que ça, on ne pourrait pas vivre. » Entre la préparation du matériel, la prise en charge du patient (le matin de très bonne heure de préférence) et le dépôt rapide du prélèvement (entre trente minutes et deux heures) dans un laboratoire situé parfois aux antipodes de la tournée du soignant, les contraintes sont nombreuses. Et viennent s’ajouter à la faible rémunération de l’acte. Résultat : le nombre d’infirmières à accomplir ce genre de soin se réduit comme peau de chagrin.
En binôme avec une ingénieure

Le détecteur de plaquettes Track-T créé par l’infirmière de Saint-Denis Setan Barry
« C’est simple, dans certains secteurs, les besoins des patients ne sont plus du tout couverts, détaille Setan. Et les infirmières libérales se retrouvent à faire de la coordination : dans un premier temps, elles se rapprochent des familles pour organiser les prises de sang au laboratoire, ou parfois à l’hôpital, et ensuite, elles contactent le médecin traitant ou hospitalier pour obtenir de sa part un bon de transport afin de faire venir une ambulance. C’est beaucoup d’agitation et d’organisation pour quelque chose qui peut se régler facilement. Pour la Sécurité sociale, le manque à gagner est énorme. » Ce constat, la quadragénaire l’a fait il y a quelques années. En entrant quotidiennement dans l’intimité des foyers, elle est en première ligne pour observer les mutations profondes de la société : le vieillissement de la population, les maladies chroniques de plus en plus nombreuses, lesquelles induisent un suivi régulier et, partant, davantage de prises de sang.
La jeune femme pense particulièrement aux patients qui subissent des interventions lourdes (opération vasculaire ou orthopédique), ou qui sont sous chimiothérapie et qui ont besoin d’une surveillance accrue des taux de plaquettes (thrombocytes). « Je me suis demandée s’il n’existait pas déjà sur le marché des solutions qui permettaient aux patients de faire eux-mêmes leurs analyses à domicile, en prenant comme exemple les personnes souffrant de diabète qui disposent toutes d’un capteur de glycémie, qui est facile à utiliser et qui fait partie de leur quotidien, relate Setan. J’ai cherché et, étonnamment, je n’ai rien trouvé. Je me suis alors dit que je n’avais qu’à le créer moi-même. » Pour ce faire, elle réduit son activité professionnelle (elle travaille sur les secteurs de Villetaneuse et d’Épinay-sur-Seine et collabore avec l’hôpital Avicenne de Bobigny), se documente, prend langue avec des chercheurs de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) et s’associe à Éléa, une ingénieure sortie d’école conquise par le projet. « Elle a reçu plusieurs offres bien rémunérées ailleurs mais elle a préféré me rejoindre gratuitement, sans elle rien n’aurait été possible », précise Setan.
Des experts sollicités pour gagner en crédibilité
En juin 2025, l’infirmière crée HomePulse, la start-up chargée de concevoir sa fameuse solution qu’elle baptise ThromboTrack, dans un premier temps, puis Track-T. Un produit dénué d’électronique et qui consiste en une simple piqûre au bout du doigt. La technologie se situe dans la bandelette et permet, en quinze minutes, de déterminer si le taux de plaquettes est suffisant. Sur le papier, le projet est emballant mais pour s’imposer sur le marché, il devait d’abord franchir une étape cruciale : convaincre le monde médical qui, par rigueur scientifique et déontologique, se méfie des nouveautés. Pour gagner en crédibilité, l’infirmière s’entoure d’un aréopage composé de médecins, de chercheurs et d’ingénieurs qui croient en sa démarche et lui apportent leur soutien. Puis prend son bâton de pèlerin et se met au défi de gagner la confiance des gendarmes de la santé en France : l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), la Haute autorité de santé (HAS), Santé Publique France, la Sécurité sociale… « Je savais que si je démontrais l’intérêt médico-économique de mon dispositif, il verrait le jour », relève Setan, qui finit par remporter son pari.
Installées au Genopole d’Évry-Courcouronnes (Essonne), un lieu dédié à la recherche et à l’innovation, les deux associées finalisent actuellement le prototype et prévoient de déposer un brevet courant septembre. Elles ont également noué plusieurs partenariats avec des hôpitaux pour des essais cliniques, des études comparatives et prouver définitivement l’efficacité du Track-T. « Nous n’avons pas fait une découverte exceptionnelle, tient à tempérer Setan. Nous utilisons la même technologie qu’un test de grossesse que nous avons adapté aux prélèvements sanguins. » Si tout va bien, le produit sera commercialisé d’ici deux ans dans les pharmacies et dans les structures d’hospitalisation à domicile.
Lanceuse d’alerte
Celle qui a posé ses valises à Saint-Denis il y a seize ans, et qui s’y trouve très bien, fourmille d’idées pour améliorer le bien-être des patients. Il y a quelques années, se rendant compte que bon nombre d’entre eux ne supportent pas, à juste titre, qu’on leur fasse leur toilette, elle avait réfléchi à une solution qui permettait de leur redonner de l’autonomie. Mais le projet n’a jamais abouti car Setan a rapidement compris que les enjeux liés à la dignité et au bien-être n’intéressaient personne en raison de leur faible impact économique. « Débloquer une subvention pour « si peu » ? N’y pensez même pas ma petite dame ! », s’est-elle vue entendre en substance.
Si la mise en œuvre de Track-T lui prend beaucoup de temps, elle n’entend pas délaisser son métier d’infirmière libérale auquel elle est très attachée et qu’elle exerce depuis 2020 après quatorze ans d’hôpital conclu sur un « mini burn-out ». « Cette proximité avec les gens, sur des temps parfois très longs, je ne pourrais pas m’en passer. Avec le temps, on crée des liens très forts qui donnent du sens à notre métier, affirme-t-elle. À force de côtoyer les patients, je relève ce qui ne fonctionne pas et j’essaie, à mon échelle, de trouver des solutions. » Non contente d’être lanceuse d’alerte, Setan met aussi la main à la pâte. Et le monde de la médecine lui dit « merci ».
Grégoire Remund
Photos: ©Sophie Loubaton