Yvette Lévy, enfant de Noisy-le-Sec, rescapée des camps

Yvette Lévy, enfant de Noisy-le-Sec, rescapée des camps
Témoignage
  • Le 31 juillet 1944, cette habitante de Noisy-le-Sec était déportée au camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau depuis la gare de Bobigny, parce qu’elle était Juive.
  • Revenue des camps à l’inverse de centaines d’enfants du même convoi 77, elle ne cesse depuis de témoigner pour rappeler à quoi peuvent mener le racisme et l’antisémitisme.
  • Agée aujourd’hui de 98 ans, elle redoute le contexte politique actuel et n’oublie pas que « tout peut recommencer »

Ces jours-ci, Yvette Lévy n’est pas tranquille. Le contexte politique, la montée de l’extrême droite lui font redouter que «  tout puisse recommencer » (la rencontre a eu lieu entre les deux tours des élections législatives, ndlr) Alors, comme à son habitude lorsqu’on le lui demande, elle témoigne, raconte pour la millième fois son histoire. « J’ai dû aller 230 fois à Auschwitz-Birkenau avec des associations, des élèves… Je le dois aux familles qui avaient des questions, à ceux qui ne sont pas rentrés et à la jeunesse… », souffle la vieille dame.

Et même si l’on devine qu’elle a bien plus de plaisir à évoquer ses 2 petits-fils, venus récemment fêter avec elle son 98e anniversaire, cette Noiséenne pur jus au caractère bien trempé consent une fois de plus à remonter avec nous le cours du temps.

L’histoire d’Yvette Lévy, née Dreyfuss, avec Noisy commence dès ses 11 ans. Elle qui est née rue de la Roquette dans le XIe arrondissement déménage avec ses parents et ses 2 frères, Simon et Claude, dans cette ville qui est alors un important nœud ferroviaire de la banlieue Est. C’est d’ailleurs tout près des voies de chemin de fer, allée Joséphine, que s’établit la famille.

« En 1936, Papa est rentré comme ouvrier aux Grands Moulins de Pantin grâce à un neveu ingénieur qui travaillait aux Grand Moulins de Strasbourg. Et pour plus de commodités, on a donc emménagé à Noisy l’année d’après. »

L’exode en juin 1940

La vie est relativement douce pour la petite Yvette, qui depuis ses 6 ans, ne jure que par les Eclaireurs Israélites, des scouts, qui lui permettent de s’épanouir au grand air tout en étant attentive aux autres. Mais déjà, la guerre plane sur la famille. « Il y avait des parlottes sur la guerre. Nous les gamins, on chantait : « On ira pendre notre linge sur la ligne Siegfried, le beau linge blanc ». Tu parles. Les Boches ne sont pas passés par la ligne Siegfried, mais plus au nord… », lâche Yvette dans son franc-parler habituel.

En juin 1940, pendant que l’armée française bat en retraite, c’est donc l’exode pour la famille Dreyfuss comme pour des milliers de Français.  « L’entreprise de papa, les Grands Moulins, nous a proposé d’être évacués. On est donc partis dans des camions de livraison de farine, à 5 familles dans chaque camion. On est sortis de Paris par la N10, direction Orléans. Mais arrivés à Orléans, on n’avait plus d’essence, on était bloqués et on a donc continué à pied », raconte une Yvette Lévy qui a encore en tête les bouchons-monstres formés sur les routes et les pilonnages des populations civiles par l’aviation allemande.

Avec la grand-mère de 75 ans – « la mère de ma mère » – le petit groupe de 6 arrive péniblement en longeant la Loire jusqu’à Mosnes, un petit village près de Tours. C’est là qu’ils assistent à l’arrivée de l’armée allemande. « Comme on avait bien vu qu’on n’avait aucune chance d’atteindre Bordeaux, on a refait le trajet dans l’autre sens », raconte Yvette qui retrouve donc Noisy-le-Sec en août 1940.

Le meilleur et le pire de l’humanité

C’est le début de l’Occupation, avec très vite pour Yvette et sa famille les premières vexations et humiliations en tant que Juifs. « En 1941, mon père est allé nous enregistrer comme Juifs comme l’exigeaient les lois de Vichy. Lui ne voyait pas le problème : il disait qu’en tant que Français, on n’avait rien à craindre. On a porté l’étoile à partir de 1942. », se souvient-elle. La jeune fille, 16 ans, ne tarde alors pas à voir le pire et le meilleur de la nature humaine : « Je n’ai pas un bon souvenir de mon année de brevet à Noisy. Une professeure, Mlle Catoire, m’a un jour regardée et lancé devant toute la classe : « Vous, dégagez ! » A la rentrée suivante, j’ai dit à Maman que je ne voulais plus remettre les pieds à l’école, que j’aimerais plutôt me foutre sous un train… »

Mais à ce racisme terrible répondent aussi de petits actes de solidarité d’autres personnes : apprenant sa déscolarisation, une voisine, Mme Miette, responsable d’un cours privé de dactylo, décide de prendre en cours la jeune Yvette sans la faire payer.

Active dans la « Sixième» de l’UGIF

Mais à partir de 1942, sous l’impulsion de l’appareil nazi et avec la complicité de Vichy, la traque des Juifs se durcit. Les 16 et 17 juillet, près de 13 000 Juifs sont arrêtés dans tout Paris et parqués au tristement célèbre Vélodrome d’Hiver avant d’être transférés soit vers le camp de Drancy soit vers  ceux du Loiret, Beaune-la-Rolande ou Pithiviers, et pour la majorité d’entre eux déportés. « Le lundi matin suivant la rafle, mon grand frère Simon qui lui aussi était chez les Eclaireurs est venu me voir en me disant : « Viens, on va avoir besoin de toi ». Il m’a emmenée au siège des Eclaireurs, au 60 rue Claude-Bernard. Ce même après-midi, je recevais pour mission de recenser tous les enfants de la rue de La Roquette dont les parents venaient d’être arrêtés et qui n’avaient plus personne pour s’occuper d’eux. Ces enfants ont ensuite émis dans des centres de l’UGIF (Union Générale des Israélites de France): dans le XIe, à Montreuil, à Louveciennes… »

Sans le savoir, Yvette vient d’entrer dans la « Sixième », une filière clandestine de l’UGIF qui recueillera non seulement dans des foyers des enfants juifs mais en exfiltrera bon nombre vers des planques en zone libre.

Commence alors pour Yvette une activité de renseignement et d’attention envers les enfants de l’UGIF qui lui vaudra au sortir de la guerre une reconnaissance comme déportée mais aussi comme résistante. « On n’en a pas sauvé autant qu’on a voulu, mais enfin, on en a sauvé quand même », commente-t-elle sobrement.

A Noisy, Yvette et sa famille, fichés comme Juifs, pourraient eux aussi tomber dans les filets de la Gestapo ou de la milice française, mais ils ne sont pas inquiétés. « Mon père a travaillé jusque fin 1944 pour les Grands Moulins, et jamais ils ne sont allés le chercher sur son lieu de travail. Va comprendre… »

600 morts dans le bombardement de Noisy du 18 avril 1944

Carte de déportée politique d’Yvette Lévy

En 1944, un autre coup dur attend toutefois la famille Dreyfuss et tout Noisy : les 18 et 19 avril, la ville, nœud ferroviaire stratégique, est bombardée par les Alliés. De 23h20 à minuit, 180 avions américains et canadiens déversent un déluge de bombes sur la ville. Yvette et sa famille ont tout juste le temps de se mettre à l’abri dans une des caves du boulevard de la République dont il faudra déboucher l’ouverture obstruée par des gravats. Après le bombardement, on dénombre 600 morts, dont une vingtaine dans la petite rue d’Yvette.

« Comme tout était alors détruit, on est partis habiter chez une tante, rue Lamarck, dans le 18e. Mais comme l’étau se resserrait encore autour des Juifs et qu’au rez-de chaussée, il y avait un bureau de recrutement de la Légion des Volontaires Français (des Français décidant de se battre aux côtés des troupes allemandes), on devait maintenant être extrêmement prudents », poursuit Yvette. Sur ses gardes, la famille décide de se séparer : pendant que les parents restent rue Lamarck, les frères d’Yvette se transfèrent dans une synagogue fermée du 16e arrondissement alors qu’Yvette, elle, va dormir au 9, rue Vauquelin, dans un foyer de jeunes filles de l’UGIF.

C’est là, dans la nuit du 21 juillet, que la Gestapo vient les arrêter. Au lendemain de l’attentat manqué contre Hitler et sous l’impulsion du sinistre commandant du camp de Drancy Aloïs Brunner, tous les enfants des foyers de l’UGIF sont arrêtés cette nuit-là. Rue Vauquelin, elles sont 27 jeunes filles à être embarquées, dont Yvette. L’administration du camp met aussi la main sur le registre du foyer qui lui donne les noms de tous ses occupants.

A Drancy, où tout le monde a été transféré dans la foulée, l’appel est fait méthodiquement d’après ce registre. « A la fin, il ne restait plus que moi, dont le nom n’avait pas été appelé puisque je n’étais pas orpheline. En constatant ça, j’ai été interrogée par trois collabos qui voulait absolument savoir ce que je faisais là. Mais moi, j’avais réfléchi. Je m’étais dit que pas un instant, je ne devais évoquer mes parents et mes frères parce qu’alors je les mettrais en danger. J’ai donc tout simplement dit que ma famille était morte dans le bombardement de Noisy. Je savais qu’ils allaient vérifier mais comme il y avait des fosses communes au cimetière restées sans noms suite à ce bombardement, cette explication pouvait passer », se remémore Yvette Lévy.

Déportée par le convoi 77

Laissez-passer du maire de la commune de Weisskirchen (actuelle Tchéquie), signé le 12 mai 1945.

Puis, le 31 juillet, c’est le départ pour Birkenau. En gare de Bobigny, 1306 détenus dont 324 enfants, « dont un nouveau-né mis dans une boîte à chaussures » sont entassés à 8 h du matin dans des wagons à bestiaux à raison de 100 personnes par wagon. Le trajet, dans des conditions infernales, dure 3 jours et 2 nuits. A l’arrivée, dans la nuit du 2 au 3 août, Yvette Lévy se souvient encore de l’odeur de chair brûlée, indescriptible, qui la prend à la gorge. C’est tout le camp des Tsiganes qui est mené à la chambre à gaz. « 2996 personnes ont été assassinées cette nuit-là. On a été mis dans leurs baraquements, mais cela, on ne l’a su que plus tard », dit celle qui a la chance de passer le cap de la sélection, à l’inverse de 836 personnes du convoi 77, eux aussi immédiatement menés à la chambre à gaz.

« Si je témoigne aujourd’hui, c’est pour dire leurs noms, pour ne pas qu’ils soient oubliés », insiste Yvette Lévy. Silence. La vieille dame reprend difficilement. « On est restés 3 mois à Birkenau. C’est là que j’ai fait la connaissance de Mimi et de sa maman Marcelle (Kleimann), Juives et résistantes arrêtées à Lyon. Il y avait aussi Jeanine (Akoun), une fille de Vauquelin un peu culottée qui elle aussi a survécu (décédée en 2009)», dit celle qui se voit tatouer sur son bras gauche le N° 16696. Elle poursuit : « On craignait beaucoup les sélections, qui vous envoyaient directement à la chambre à gaz. Un jour, Mengele, le médecin-chef du camp (notamment connu pour ses expérimentations sur les femmes et les enfants) s’est planté devant nous. « Du, du, du » (toi, toi, toi). Il nous a montrées du doigt, on a nous a donné une tenue avec un grand carré de coton dans le dos marqué KL (Konzentrationslager : camp de concentration) et on est parties pour les Sudètes (à Kratzau, dans un camp destiné à fabriquer de l’armement). »

Retrouvailles au Lutetia

Le calvaire d’Yvette Lévy et des autres déportés durera jusqu’au 9 mai 1945. Ce jour-là, elle est libérée par les Russes, mais doit revenir par ses propres moyens à Paris. « Personne ne s’occupait de nous. Les Russes, on s’en méfiait, car ils avaient la réputation d’être violents. Les Américains, c’était « dodo d’abord, mangiare après… » Alors qu’on crevait la faim !»

Vers le 18 mai 1945 – Yvette n’est plus sûre de la date – elle arrive au Lutetia, l’hôtel à Paris qui centralisait l’arrivée de tous les déportés. Elle est très affaiblie, pèse 30 kilos. La jeune fille envoie un pneumatique à une tante qui a passé la guerre Porte des Lilas. « Vers les 2h et demie, j’ai vu arriver une dame aux cheveux tout blancs, toute maigre. C’était ma mère, mais je ne l’ai pas reconnue, elle non plus. Je ne sais pas pourquoi, je l’ai mieux regardée et tout à coup j’ai dit « Maman ? » Elle s’est mise à pleurer, m’a pris par la main et on est rentrées rue Lamarck. Quand papa est rentré du travail, à 6h du soir, il s’est lui aussi mis à pleurer. Encore aujourd’hui, je me souviens de cette scène : ce monsieur de 60 ans, grand blessé de la Première Guerre, qui pleure sur une chaise. »

A l’inverse de beaucoup de déportés, Yvette a la chance après la guerre de retrouver toute sa famille, car ses frères ont eux aussi survécu : Simon est entré dans l’armée de libération, Claude fait son service militaire dans la Sarre en Allemagne occupée. Lentement, Yvette remonte la pente : cet été-là, elle passe deux mois en Alsace, dans la famille de sa mère. « C’était une année de cerises », se souvient la vieille dame. La vie que s’imaginait la jeune femme avant-guerre – « je voulais devenir prof d’éducation physique » – ne sera pas tout à fait celle vécue. Mais le bonheur est tout de même au rendez-vous : après guerre, Yvette Dreyfuss rencontrera Robert Lévy, un imprimeur, aura une fille, et la famille reviendra s’installer à Noisy-le-Sec.

230 voyages à Auschwitz

Cartes de combattante volontaire de la Résistance d’Yvette Lévy.

La première fois qu’Yvette reviendra à Birkenau, on est en 1978. « J’y suis retournée toute seule, mais j’ai rien reconnu. Je savais où on était dans le camp, mais tout était si différent. Beaucoup de baraquements en bois n’étaient plus là » Suivront donc quelque 230 voyages sur les lieux, avec ce que cela suppose de souvenirs douloureux, accompagnée d’associations, de collégiens, de lycéens… La résistante et déportée est notamment très active au sein de l’Amicale d’Auschwitz, devenue en 2004 l’Union des Déportés d’Auschwitz. Même à 98 ans, Yvette Lévy ne refuse jamais un témoignage, notamment dans le cadre du Concours National de la Résistance et de la Déportation, dont elle est une fidèle. Fière, elle nous montre un des livres nés d’une de ses interventions, réalisé par des collégiens du Val d’Oise. Il faut aussi saluer sa remarquable biographie, écrite dans le cadre du projet européen Convoi 77, par des lycéens de Charenton-le-Pont.

Pour autant, la récente montée du Rassemblement national aux élections législatives, même endiguée par le front républicain, inquiète la vieille dame. « Oui, ça peut recommencer, même si ça ne se reproduira probablement pas de la même façon. Ce n’est pas un avenir rose qui nous attend », souffle-t-elle. « J’espère quand même que malgré tous ces troubles, on aura une commémoration de la rafle du Vel d’Hiv le 16 juillet prochain. »

L’année dernière, Yvette Lévy y avait pris la parole : « Ne sous-estimons jamais la haine. Nous les survivants, nous avons connu le visage le plus sombre de l’Homme, au-delà de ce que l’imagination peut concevoir. La Shoah fut l’œuvre des bourreaux sanguinaires ; elle eut ses complices et ses témoins indifférents, ici comme partout. », avait-elle notamment rappelé.

Christophe Lehousse

Photo de Une : Yvette Lévy lors de la remise des prix d’un Concours de la résistance et de la déportation, en mai 2016 ©Bruno Lévy

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