« Sujets sensibles, de quoi parle-t-on ? »
- Mercredi 20 mai, une rencontre et huit ateliers étaient organisés à la Maison des Sciences humaines et sociales, à la Plaine-Saint-Denis, par le Département de la Seine-Saint-Denis en partenariat avec le Rectorat de Créteil et la DSDEN (direction des services départementaux de l’Éducation nationale) pour questionner avec leurs partenaires la notion de « sujets sensibles » au collège.
- Le Département propose depuis presque 20 ans aux enseignant·e·s des collèges publics de Seine-Saint-Denis de mener des projets avec des structures culturelles reconnues sur le territoire, et la fine fleur des artistes, des chercheur·se·s, des journalistes…
- Ces dispositifs artistiques, scientifiques ou médiatiques appelés CAC (Culture et arts au collège), In situ, Agora (éducation aux médias) ont pour objectifs de contribuer à l’épanouissement des élèves, de développer l’empathie, le dialogue dans le respect, de les confronter à l’altérité et de lutter contre les inégalités.
« Existe-t-il pour vous des sujets sensibles ? », « Prenez-vous des précautions particulières ? » « Accompagnez-vous vos intervenants ? » A l’ensemble de ces questions, Marc Boissonnade, à la tête de l’association F93, répond par la négative provoquant quelques rires dans la salle : « je réponds NON, parce que les chercheurs avec lesquels nous travaillons, et ce quelques soient leurs disciplines, connaissent parfaitement la question de la bagarre, du conflit et donc de la controverse. Elle est même un des moteurs du travail de la recherche. Suivez les controverses et vous comprendrez ce que c’est que la recherche ».

Des chercheur·se·s au collège
L’association qu’il dirige promeut la culture scientifique. Alors pour illustrer son propos Marc Boissonade cite trois projets menés auprès de collégiens : l’un porte sur la paix avec une chercheuse qui travaillait sur un tribunal international, un autre sur les risques pris au Proche-Orient par les journalistes pour ramener de l’information et le troisième porte sur l’inconscient et le désir. « Le chercheur connaît parfaitement son sujet, parce qu’il s’est déjà bagarré avec ses collègues, avec les médias, avec le grand public sur cette chose-là… La question est comment nous importons ce sujet depuis un laboratoire jusqu’à la classe, pendant 20 heures, avec 25 élèves qui ne sont ni sociologues, ni anthropologues ».

Dominique Dellac, ,Vice-présidente du Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis en charge du patrimoine culturel, de la mémoire, du tourisme et de l’éducation artistique et culturelle.
Une dynamique initiée et soutenue par les élu·e·s
Les projets d’éducation artistique et culturelle, les projets d’éducation aux médias et à l’information, sont proposés par le Département aux enseignants depuis près de 20 ans. Ces temps d’interaction permettent au fil des heures de construire du dialogue, dans le respect, sur le temps scolaire. Jonathan Ruiz-Huidobro, chef du service culture, art et territoire au Département de la Seine-Saint-Denis, loue, à ce titre, le travail en amont de ses équipes qui crée une « safe-place » : « Nous avons des sujets qui peuvent nous poser des questions, mais on a un espace pour les traiter, pour les aborder. Marion, Thaïs, Sandrine et Elsa qui travaillent ces questions-là, accompagnent aussi beaucoup en amont les projets ». Il salue le cadre existant et les années d’expérience qui permettent ce sentiment de confiance et de sécurité. Il salue aussi les élus du Département : « Sur le territoire national, tous les services départementaux n’ont pas cette liberté (…). Nos élus ont une vision politique de l’éducation, dans le sens le plus noble du terme. Une vision non partisane capable d’aider les élèves à grandir, pour les amener à être ces futurs citoyens, ces acteurs engagés. Nos élus assument ce lien entre école et société. »
Sujet sensible ou sujet de société ?
La violence est pour la sociologue Juliette Rolland le seul point commun à tous les sujets sensibles identifiés comme tels par les publics des musées d’Auvergne-Rhône-Alpes : « Violence envers les femmes, envers les animaux, la nature, les minorités sexuelles, les personnes esclavisées, envers les peuples colonisés, et cetera. (…) Je pense que c’est vraiment quelque chose de transversal à notre société ».
Pour Dominique Dellac, justement, « Les sujets dits « sensibles » sont en fait tous les sujets de société. Les contradictions qui sont à l’œuvre aujourd’hui dans la société, viennent forcément percuter tous ces projets. » Et la Vice-présidente du Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis en charge du patrimoine culturel, de la mémoire, du tourisme et de l’éducation artistique et culturelle, d’ajouter : « Nos parcours d’éducation artistique et culturelle (EAC), nos parcours d’éducation aux médias et à l’information (EMI) ne sont pas construits en vase clos. Mais je pense qu’on arrive justement dans le cadre des parcours EAC, et EMI (ndr suivis par Elodie Girardet, Conseillère départementale déléguée au projet éducatif des collèges) à construire du dialogue dans le respect ».

De gauche à droite, Marc Boissonnade, directeur de F93, Victor de Oliveira, auteur, metteur en scène, Claire Zindy, enseignante de français, Making wave, Juliette Goursat, enseignante de français, Louise Bartlett, journaliste, Cléo Coze, déléguée académique à l’éducation artistique et culturelle de l’académie de Créteil, et Jonathan Ruiz-Huidobro, chef du service culture, art et territoire du Département de Seine-Saint-Denis.
« La laïcité comme langue commune »
Pour conclure cette après-midi riche en échanges, Nicolas Cadène, ancien rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité auprès du Premier ministre, lance une jolie adresse au travail réalisé en Seine-Saint-Denis : « La France n’est pas un bloc monolithique : elle est une conversation. Et la laïcité en est la langue commune. Ce que vous faites ici, en Seine-Saint-Denis, dans ce département où la France de demain se construit chaque jour dans toute sa diversité et sa vitalité — c’est une contribution essentielle à ce projet. Ne le minimisez pas ».
L’inspectrice d’Académie Florence Maron insite sur la « qualité de travail et de partenariat entre le Conseil départemental et l’éducation nationale, quels que soient les niveaux d’intervenants et les services qui sont concernés, et cela vraiment dans un esprit de mise à profit pour nos élèves de collège et pour les équipes pédagogiques »
Les sujets sensibles sont-ils les mêmes
pour les collégiens et pour les adultes ?
Les récits familiaux apparaissent comme des sensibles à aborder pour les collégiens. Victor de Oliveira, auteur, comédien et metteur en scène qui mène un parcours CAC au collège Jacques-Prévert à Noisy-le-Sec en a été témoin. À partir du moment où il se retrouve avec la classe de 3e et qu’il pose la question de leur famille, du parcours de leur famille, il se rend compte qu’ils et elles ont tous et toutes des parents qui viennent de l’étranger : « A partir de ce moment-là, comment on se regarde ? Comment on est dans un rapport d’altérité, c’est à dire regarder l’autre, l’accepter dans toute sa différence, dans tout ce qu’il a de différent. Ce travail-là est sensible, selon comment on accepte ou pas nos origines. Selon la façon de comment on vit, ce qu’on pourrait appeler ce mot qui est un peu difficile, notre propre intégration ou l’intégration de nos parents ou de nos grands-parents. Selon la façon comment je me vois moi-même en tant que Français d’origine. C’est sensible parce que je peux ne pas savoir comment en parler ? Comment trouver les mots ? Toute la question est d’arriver à nommer. A cet âge-là, c’est très difficile de trouver les mots, d’arriver à poser les choses et à nommer. » Pour Victor de Oliveira c’est là où le théâtre peut servir justement à faire en sorte que ces mots-là puissent venir « plus facilement, ou plus librement ou plus joyeusement, parce qu’il y a ce chemin de la fiction ou du travail théâtral sur un plateau ».
