Anne-Sarah Kertudo, la justice pour les personnes en situation de handicap

Anne-Sarah Kertudo, la justice pour les personnes en situation de handicap
Vivre ensemble
  • Malentendante depuis l'adolescence et désormais aveugle, la Montreuilloise a contribué à changer le regard sur le handicap.
  • Cette juriste a fondé l'association Droit Pluriel qui oeuvre pour une justice accessible à tous·tes, quelle que soit sa condition physique.
  • Nous avons rencontré cette militante dont l'engagement a permis d'améliorer le quotidien des personnes sourdes et malvoyantes.

Vous êtes une figure marquante dans la lutte contre les discriminations liées au handicap. Pourquoi ce combat est-il aussi fondamental pour vous ? 

Cet engagement trouve sa source dans mon intimité. J’ai vécu très jeune le rejet, la stigmatisation, des violences difficiles à vivre. J’ai compris que ces fléaux touchent des milliers de personnes comme moi et que l’engagement collectif est le plus efficace. De nombreuses personnalités se sont engagées contre le racisme, le sexisme, pour les LGBT mais il y a un manque sur les droits des personnes handicapées, qui plus est, les femmes en situation de handicap. J’ai donc pensé qu’il fallait se visibiliser, sortir du tabou autour de notre condition et se battre pied à pied pour l’égalité réelle de droit. Après avoir milité pour la justice sociale (Droit au logement,  Restos du Coeur…), j’ai voulu employer mon expérience de juriste et d’activiste à Paris et en Seine-Saint-Denis pour sensibiliser le public sur les discriminations que nous subissons, afin de les combattre. Avec d’autres militants, on a réussi à faire supprimer la notion « d’infériorité » de la définition du mot handicap par les dictionnaires Larousse et Le Robert, une victoire fondamentale pour nous qui considérons qu’il faut gagner la bataille des idées pour changer la société.

Vous rêviez d’être avocate et vous formez aujourd’hui les professionnel·les aux enjeux de l’accessibilité. Pourquoi cette passion pour le droit? 

Les institutions doivent appliquer les valeurs qu’elles revendiquent, ce qui n’est pas toujours le cas. Au lycée, je compensais ma surdité en trouvant des subterfuges avec une amie pour comprendre les professeurs. Plus tard, j’ai été appareillée, ce qui m’a permis de faire de belles études, malgré une myopie rare ayant engendré ma cécité. Ayant un sens aigu de la justice, le droit m’a toujours semblé un excellent outil pour faire bouger les institutions. Bonne élève, j’avais appris à compenser par un travail constant. J’ai tenté trois fois le concours de l’Institut d’études judiciaire de la Sorbonne, la première fois en même temps que mon meilleur ami Mathieu Simonet, qui m’a incitée à demander mes copies. J’ai découvert qu’au lieu d’être anonymisées, celles-ci étaient marquées d’un H infamant (pour Handicap) et pas corrigées, ce qui a été le déclic de mon combat contre le validisme. Mon cher copain a écrit un livre (« Anne-Sarah K » aux éditions Seuil) puis a réalisé un documentaire sur mon expérience mais nombre de personnes discriminées n’ont pas un Mathieu à leur côté pour les soutenir, d’où l’importance du combat politique.

En 2009, vous fondez à Montreuil l’association Droit Pluriel qui accompagne les citoyens en situation de handicap. Dans quel but ? 

Avant Droit Pluriel, j’avais lancé en 2002 la première permanence juridique en langue des signes à la mairie du 9ème arrondissement. A l’époque, 90% des personnes sourdes étaient analphabètes et donc largement coupées de l’information, les tribunaux n’étant souvent pas adaptés aux personnes malvoyantes, malentendantes ou en situation de handicap moteur.
Contre ce déni de citoyenneté, il nous a fallu traiter de très nombreux contentieux, épauler les plaignants, agir contre des violences faites aux femmes… A force d’interpeller les magistrats et l’opinion publique, nous avons obtenu avec nos militants l’inscription dans la loi de la présence obligatoire d’un interprète en LSF lors des procédures au civil impliquant des malentendants*.
Plus tard, on a organisé un procès dans le noir au Palais de justice de Paris qui a été un électrochoc pour la profession. Nous avons alors compris qu’il ne faut pas forcément culpabiliser les professionnels des prétoires mais favoriser les rencontres et expliquer inlassablement quelle solution technologique ou humaine peut être mise en place. C’est ce qui m’a incité à créer l’association Droit Pluriel dans ma ville de coeur, Montreuil, où j’habite et j’élève mes deux enfants.

Pourriez-vous présenter les réalisations de cette structure ? 

Avec mon équipe, on a ouvert trois permanences juridiques à Bobigny, à Saint-Denis et à Aubervilliers, avec des juristes, 200 avocats formés, des aménagements permettant l’accès de tous à ces lieux. Nous avons plusieurs champs d’action : informer les personnes handicapées sur leurs droits dans un esprit « d’empowerment », former les professionnels afin de rendre la justice accessible, réaliser des plaidoyers auprès des pouvoirs publics ou des médias. Nous renseignons par téléphone et de visu (avec ou sans interprète) les citoyens sur tout type de sujets de droit liés à la MDPH, au travail, à la vie familiale, aux diplômes…
Lors des actions de sensibilisation, nous formons des magistrats, greffiers… mais aussi des policiers ou des enseignants à l’accueil inclusif et aux droits spécifiques liés au handicap. On a entre autres tissé des partenariats avec le Barreau de Bobigny, le Conseil départemental de l’accès au droit, des associations… Le Département, chef de file de l’action sociale, nous a beaucoup soutenu et on a amélioré ensemble l’accessibilité de services publics puis sensibilisé des agents publics sur ces thèmes.
Enfin, des actions de réassurance sont souvent organisées avec des groupes de paroles, des expositions géantes ou des événements publics instaurés pour inciter les personnes en situation de handicap à être visibles. L’association a aussi remporté un procès pour obliger des sites web d’enseignes à être accessibles, ce qui correspond pourtant à une directive européenne.

Je voudrais que mes interlocuteurs nous considèrent comme des citoyens. Ce qui me fait souffrir, ce sont les obstacles, les regards condescendants, mais pas mon corps ou la cécité avec qui je fais avec. C’est ce que j’ai voulu exprimer en réalisant le documentaire « Parents à part entière » tourné à Montreuil et en Seine-Saint-Denis pour casser les préjugés sur la garde des enfants par des personnes aveugles. Quel que soit son handicap, on doit arrêter de se cacher car c’est trop dur de ne pas être soi-même. La société, souvent en avance sur les institutions, montre une certaine compréhension pour notre combat, preuve que le message infuse doucement.

*Ce combat a été relaté dans l’autobiographie d’Anne-Sarah Kertudo « Est-ce qu’on entend la mer à Paris ? » édité en 2010 aux éditions L’Harmattan.

 

Crédit-photo : Droit Pluriel

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