Agir contre le cyberharcèlement sexiste et sexuel
- L'Observatoire des violences faites aux femmes organisait le 10 mars sa 24ème rencontre devant près de 500 personnes à Bobigny.
- Les intervenant·es ont abordé la question des cyberviolences et les réponses à adopter face à ce fléau.
- Zoom sur une journée éclairante et riche en témoignages qui est la première dédiée à ce sujet.
Sous le regard de la députée de Seine-Saint-Denis Fatiha Keloua Hachi et de la vice-présidente Dominique Dellac, Stéphane Troussel, le président du Département a eu des mots forts pour le lancement de la 24ème édition. « Permettez-moi d’avoir une pensée particulière pour Christelle, 42 ans, tuée par son compagnon aux Lilas en 2026, Thérèse, 89 ans, assassinée par son mari en 2025 à Villetaneuse (…). En 2024, ce sont 141 féminicides qui ont été recensés par le collectif Nous toutes. En 2025, malgré tous nos efforts, ils ont augmenté, atteignant le nombre de 167, incarnant la manifestation la plus brutale de tout un continuum de violences et d’inégalités entre les hommes et les femmes. Pour cela, il nous faut aussi identifier les nouvelles violences qui émergent et ne cessent de s’amplifier : les cyberviolences dont les victimes sont à 84% des femmes. Sous forme d’insultes, de harcèlement en ligne, de menaces ou de diffusion d’images intimes non consenties, les cyberviolences ne sont pas virtuelles et ont des conséquences bien réelles sur la vie personnelle ou professionnelle des personnes ».
Un état des lieux des violences en Seine-Saint-Denis
Modérée par la responsable de l’Observatoire départemental des violences envers les femmes Alice Casagrande, la rencontre a permis de mesurer l’ampleur des violences qui touchent la moitié de la population du territoire. De 2017 à 2024, les mises en cause pour violences par conjoint ont augmenté de 61%, passant de 576 à 2024 au tribunal de Bobigny, un chiffre qui traduit aussi certainement une plus grande dénonciation de ce fléau et une hausse des poursuites. « On a une augmentation très importante des condamnations puisqu’elles se sont multipliées par plus de 2 sur toute la période » indique Abigaïl Vacher, chargée de projet à l’Observatoire des violences faites aux femmes en Seine-Saint-Denis.
Les violences intrafamiliales, qui représentent 25% de l’activité de la juridiction de Bobigny, sont sondées avec attention par un réseau de magistrats référents du tribunal. Pour lutter contre ce phénomène, le Département conduit une politique volontariste avec entre autres un dispositif d’hébergement d’urgence pour les victimes ne relevant pas du cadre réglementaire, le questionnement systématique sur le thème des violences dans les services sociaux ou les PMI, l’octroi de 57 téléphones grave danger aux femmes en grand danger, l’existence d’Espaces rencontres protégées pour les enfants (des mesures innovantes de l’Observatoire…).

L’artiste Typhaine D. a porté plainte en 2022 pour violences sexistes en ligne, ce qui a conduit à l’identification de 11 suspects, dont 9 hommes jugés pour cyberharcèlement aggravé. Son procès, soutenu par les associations féministes, a marqué une étape importante contre l’impunité des cyberharceleurs.
Comprendre les phénomènes de « cyber-meute »
Les violences sexistes et sexuelles sur les réseaux sociaux apparaissent pour nombre de spécialistes comme un phénomène révélateur des nouveaux usages de la société et de ses violences ataviques. Prenant la forme d’insultes, de harcèlement, de menaces de viol ou de meurtre en ligne ou la diffusion d’images intimes non consenties sur des comptes « fisha » , celles-ci entraînent des symptômes de stress post-traumatiques chez un tiers des victimes, des dépressions, voire des tentatives de suicide. Le cyber-contrôle au sein du couple se matérialise notamment par l’usage de traceurs GPS, de logiciels espions (vendus pour seulement 9 euros par mois sur internet), de « vols » de mots de passe, de SMS incessants… pour contrôler l’activité de sa conjointe. « Un contiuum existant entre le cyber et l’espace non cyber, l’image est employée comme une arme particulièrement fourbe au moment de la séparation » s’emporte Laure Salmona, co-fondatrice de l’association VsCyberH dénonçant la mise en ligne de « nudes » par d’anciens maris ou petits amis ou de deepfakes, des montages réalisés par voie algorythmique ayant l’air réel, reprenant le visage des victimes.
Typhaine D, comédienne et metteuse en scène, a témoigné de l’ampleur du harcèlement sexiste et sexuel « en meute » sur internet. Après avoir participé à l’émission en ligne Le Crayon en 2022 où elle présentait une langue créative passant tout au féminin, la jeune femme a reçu sur ses comptes plus d’un million de messages haineux relayés par les réseaux masculinistes ou complotistes. « C’était une vague inarrêtable de commentaires insultants visant à me réduire au silence, de menaces de viols, d’appels au suicide, de SMS misogynes du type « Sale Femen, retourne dans ta cuisine », explique-t-elle, encore sidérée, en confiant avoir dû quitter temporairement Paris pour soigner ses angoisses. « J’ai même eu des messages incitant à commettre des attentats de masse dans mes salles de spectacle, ce qui a eu un impact dévastateur sur mon activité ».
Des réponses face à ce phénomène envahissant
Inès Girard, chargée de mission du Centre Hubertine-Auclert, a ensuite présenté les résultats de l’étude « (Cyber)violences de genre chez les 11-18 ans », réalisée en 2025 auprès de près de 4 000 élèves des collèges et lycées franciliens. « 85% des jeunes interrogés déclarent avoir subi ce fléau, avec parmi les victimes une surreprésentation des filles, plutôt touchées par des violences sexuelles et des élèves LGBT, qui subissent de l’outing ou du harcèlement LGBTphobe ». Les conséquences sont délétères : décrochage scolaire, isolement, mal-être, faible estime de soi…, seulement 26% des personnes touchées osant en parler. Les intervenant·es ont préconisé de développer la pair-aidance et ont présenté une campagne de sensibilisation « Gênant ? Surtout violent ! » visant à responsabiliser les jeunes et briser la banalisation de ces comportements.
Le cyberharcèlement étant considéré dans le Code pénal comme du harcèlement moral, ses auteurs encourent jusqu’à 3 ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende, voire plus en cas de conséquences graves. L’identification des auteurs anonymes reste un défi sur des plate-formes numériques souvent hébergées par des entreprises américaines mais la répression de ce phénomène s’est globalement améliorée ces dernières années en France : signalement simplifié (sur le portail Pharos par exemple). Les autorités (police, gendarmerie, magistrats…) disposent en outre désormais de protocoles clairs pour le signalement, la collecte de preuves et l’orientation des victimes vers des structures d’accompagnement.
La prévention demeurant la meilleure des méthodes, les participant·es ont présenté le dispositif départemental « Jeunes contre le sexisme » et les derniers podcasts vidéo de collégien·nes alertant sur les abus en ligne. Un éclairage bienvenu pour Sandrine, assistante administrative de l’Aide sociale à l’enfance. « Grâce à cette rencontre, je sais maintenant comment aider des familles accueillies dans notre circonscription face à ce type d’agression. Et à titre personnel, j’ai une fille de 20 ans auprès de qui je communique beaucoup et je compte bien lui expliquer qu’elle a des droits si elle est victime de ce genre de situation ». Une réponse qui a tout de la positive attitude !

Sexismomètre, roue de la protection… le Département multiplie les outils pour faire progresser l’égalité hommes/femmes.
Crédit-photo : Nicolas Moulard