Hibat Tabib sur le fil de l’exil et du courage

Hibat Tabib sur le fil de l’exil et du courage
Médiation sociale
  • Le dionysien Hibat Tabib est une figure marquante de la résistance iranienne et de l'innovation sociale en France.
  • Opposant politique sous le régime du Shah puis de Khomeiny, il a fui son pays avec sa famille avant de s'installer en Seine-Saint-Denis.
  • Cet homme au destin hors du commun, père de l'humoriste Kheiron, réagit avec émotion à l'actualité internationale.

La guerre en Iran a été déclenchée le 26 février par Donald Trump et Khamenei est mort deux jours après. Que ressentez-vous en écoutant les informations ? 

Les Iraniens sont très divisés, des gens soutiennent les bombardements en espérant qu’ils permettront enfin de se débarrasser du régime des Mollahs. Je crains qu’ils aient des illusions. Les spécialistes pensent qu’il faudrait une intervention au sol avec au moins 3 millions de soldats, ce qui est impossible pour les Américains. Le risque, si le régime ne tombe pas, c’est qu’il se radicalise et exerce une répression ultra-violente sur les manifestants. A titre personnel, j’aurais préféré qu’Ali Khamenei passe devant un tribunal pour expliquer pourquoi il a fait tuer des dizaines de milliers de personnes. A contrario, les fidèles du régime actuellement frappés par les Américains ou les Israéliens deviennent des martyrs, ce qui a un sens très fort dans le chiisme.
Les autorités iraniennes, en envoyant des missiles entre autres sur des bases américaines qataris, du Koweït, des Emirats-Arabes-Unis… et en fermant le détroit d’Ormuz essaient de créer une guerre économique. Ils font pression sur l’opinion américaine, sensible entre autres à l’inflation, qui pourrait inciter Trump à abandonner ses attaques. Je suis attentivement l’actualité et mon coeur saigne en voyant les familles endeuillées et les destructions du patrimoine de l’Iran, ce qui engendre l’opposition des Iraniens aux bombardements.
On est aujourd’hui face à une grande incertitude avec une partie de la population qui fuit le pays, les pasdarans qui se réorganisent, les Israéliens qui voudraient placer Reza Pahlavi à la tête du pays… La situation est complexe avec les Kurdes à l’Ouest, les Baloutches au Sud-Est et un risque de guerre civile si le régime vacille. Dans les geôles des Mollahs, il y a des professeurs d’université, des chercheurs, des politiques, des militants comme le Prix Nobel de la Paix Narges Mohammadi. Ces gens, que nous ne devons pas oublier, sont le patrimoine politique de mon pays et ceux qui pourront peut-être construire l’Iran de demain.

Les forces de l’ordre iranienne ont employé une répression féroce contre les manifestants qui aurait fait des dizaines de milliers de morts. Que ressentez-vous devant cette tragédie ?

Je suis horrifié. Il y a eu à la mi-janvier un massacre sans précédent qui s’est déroulé à huis clos, dans les ténèbres, alors que l’électricité, la téléphonie et l’internet étaient coupés. Plusieurs millions d’Iraniens sont sortis dans les rues de 400 villes avec un courage inouï et se sentent aujourd’hui perdus entre les bombardements américains ou israéliens et la répression des Mollahs. Je suis extrêmement inquiet mais je garde le rêve que l’Iran rejoigne un jour le concert des nations démocratiques.

Vous avez subi durement la répression du régime du Shah. Comment avez-vous vécu la Révolution des ayatollahs ? 

Il y a quelque chose que les jeunes générations ne comprennent pas. Le régime de Khomeini est la conséquence de celui de Mohammad Reza Pahlavi, le dernier Shah d’Iran. Pendant son règne, il n’y avait aucune liberté politique, aucune manifestation n’était autorisée. A l’époque, tous les responsables politiques, administratifs, militaires étaient désignés par le Shah et il n’y avait aucune élection démocratique. La moindre contestation était punie par des arrestations suivies de tortures de la Savak, la police politique. La simple lecture d’un roman était sanctionnée de 2 ans de prison.
Dans le contexte de la Guerre froide, le projet du Shah et des Américains était le développement de la religion et la construction de mosquées était encouragée.
A l’époque, j’étais stagiaire au Ministère de la Justice et membre d’un groupe de discussion, qui s’intéressait à la politique. J’ai été arrêté pour cela par la Savak avec mon frère et mes amis et maltraité physiquement dans les geôles de Téhéran. Mon grand frère et ma soeur, ont été emprisonnés plus tard à Evine, victimes eux-aussi des arrestations massives du régime. Comme d’autres, j’ai refusé de m’humilier et manger le gâteau qu’offrait symboliquement le dictateur aux opposants politiques pour célébrer son anniversaire, ce qui m’a valu de la torture et de l’isolement.

En 1979, nous avons été libérés à un moment où le régime s’effondrait sous les pressions des manifestations. En 1980, un an après la Révolution, je me présente aux élections législatives et je me rends très vite compte que Khomeini qui se présentait comme un réformateur attentif au sort du peuple a dupé tout le monde.  Les assassinats politiques ont recommencé mais il y a eu la guerre entre l’Iran et l’Irak qui monopolisait toute l’attention.

Khomeini a mis en place un Conseil révolutionnaire islamique et son entourage a initié rapidement des répressions contre des communautés religieuses et ethniques, des exécutions massives d’opposants, nous mettant à nouveau en danger…

Vous décidez donc de quitter l’Iran…

Oui en 1983, avec ma femme Fereshteh, nous avons dû fuir le pays, avec notre petit Manoocher dans les bras (NDLR : qui prendra plus tard le nom d’artiste de Kheiron).

C’était un voyage épique, hors norme que mon fils a très bien décrit en 2015 dans « Nous trois ou rien » (NDLR : un film qui raconte le combat de son père en Iran et l’exil de sa famille, accueilli dans une ambiance de liesse à Saint-Denis, voir la BO plus bas). Nous avons traversé à pied les montagnes enneigées de Turquie, un temps à dos d’âne, par – 20 °, avec notre bébé. Nous sommes restés huit mois dans ce pays, dans des conditions précaires, avant d’obtenir un visa pour la France, que nous avons rejoint au milieu des années 80.

A votre arrivée dans l’Hexagone, vous êtes orienté à Stains et vous découvrez la réalité sociale des banlieues. C’était un choc culturel ?

Avec mon épouse, nous avions une image idéalisée de la France et nous avons été surpris par la précarité dans les banlieues parisiennes. Je reste ultra-reconnaissant à ce pays qui m’a tout de suite ouvert les bras. A mon arrivée, je me suis inscrit pour un DEA en Relations internationales à l’université Paris 7, ce qui m’a permis d’apprendre la langue. Ma femme  et moi, nous nous sommes engagés dans la vie associative, au départ pour essayer de protéger des enfants de l’influence de certains intégristes religieux. Fereshteh, de son côté, a commencé à travailler avec l’association « Femmes dans la cité » pour créer du lien social, toutes générations confondues.

Notre engagement nous a permis d’acquérir pas mal de connaissances sur les habitants, les institutions, la société… En 1992, je suis sollicité par le maire de Pierrefitte pour créer un projet dans le quartier Nord de la Ville, touché par la violence. Quelques mois plus tard, je deviens le directeur du centre social Georges-Brassens de cette commune, qui s’installe au quartier des Poètes et mène des actions pour restaurer le dialogue entre les habitants, les jeunes et les institutions. Cette histoire a été relatée dans le livre « La Cité des Poètes, comment créer une dynamique de quartier face à la violence ».

Vous fondez en 2001 l’association l’AFPAD et vous vous impliquez très fortement en Seine-Saint-Denis. La médiation sociale, c’est une vocation pour vous ? 

Pratiquement oui. L’Association pour la formation, la prévention et l’accès aux droits (AFPAD) que je préside, située du côté Pierrefitte de Saint-Denis, s’inscrit dans le prolongement de mes engagements précédents et la certitude que le dialogue peut aider pour prévenir la violence, créer du lien et résoudre les conflits. Basée sur l’accès aux droits, la médiation sociale et la médiation à la citoyenneté, elle propose entre autres des consultations juridiques, un accueil des parents, des actions éducatives pour promouvoir la responsabilité des adolescents, prenant par exemple la forme de rencontres entre des jeunes et des policiers ou des juges dans les commissariats ou les tribunaux.

En 2005, sous l’impulsion de l’AFPAD, la Ville de Pierrefitte – qui a maintenant fusionné avec Saint-Denis – a été déclarée première ville médiation. Nous avons formé 200 personnes : policiers, agents municipaux, bailleurs, bénévoles à la médiation sociale… et j’ai pu constater que ces actions ont été efficaces pour créer du lien et prévenir la violence. Ce programme a permis de tisser des liens avec d’autres communes françaises et européennes, le Conseil de l’Europe, le Forum français et européen pour la sécurité urbaine, le Canada, le Centre international de prévention de la criminalité… L’AFPAD pilote aujourd’hui un projet de médiation européen regroupant une dizaine de villes du Vieux Continent : Madrid, Porto, Turin, Parme…

J’ai donné 25 ans de ma vie à cette association que j’ai fondée. Cette expérience a été une véritable révélation et la confirmation que l’accès aux droits et à la médiation sociale sont libérateurs. Expliquer aux jeunes qu’ils ont des droits  et des responsabilités ouvre leur focale et sur le long-terme, permet de réduire les tensions et renforcer la cohésion sociale. La philosophie de notre projet est le respect des droits des citoyens, qui est le fondement du vivre-ensemble.

Actuellement, cette association dionysienne est gérée par une belle équipe dirigée par Célia et Alexandra, avec des bénévoles dévoués. Nos membres font des interventions dans les classes, multiplient les actions de citoyenneté… Je suis très heureux que le dispositif Le Fil continu que nous avons mis en place en 2006 ait été pérennisé. Le projet consiste à réserver un espace pour accueillir temporairement les élèves exclus, en leur proposant un accompagnement éducatif et des ateliers de gestion des conflits. Pour ce faire, nous avons bénéficié d’un énorme soutien du Département de la Seine-Saint-Denis. Le dispositif Fil continu, qui fait partie du programme ACTE (Accompagnement des collégiens temporairement exclus) a apporté de beaux résultats dans la lutte contre le décrochage scolaire.

Ceci s’inscrit dans une approche globale de médiation entre l’école et les élèves, pour les aider à se réintégrer au sein du collège. J’ai été enchanté de voir que ce projet a inspiré d’autres initiatives similaires en France, ce qui montre que cette initiative fonctionne. Les idées simples sont parfois les meilleures et ce projet montre que tendre la main peut être payant pour lutter contre l’exclusion et la délinquance. Essayons collectivement, les petites choses ont parfois d’énormes effets !

 

 

Crédit-photo : Hibat Tabib

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