Des collégien·nes revisitent des objets du passé et du présent en images
- Jusqu’au 13 juin, une expo photo à partir des clichés d’élèves de 6e du collège Jean-Pierre-Timbaud, à Bobigny, est visible à la médiathèque Elsa-Triolet, située dans la même ville.
- Porté par l’association Citoyenneté Jeunesse, avec le concours du Bureau d’archéologie départementale, ce projet s’inscrit dans le cadre du programme « la Culture et l’Art au Collège (CAC) ».
- Le vernissage a eu lieu le 14 avril, en présence des élèves et de la photographe Delphine Blast, qui les a accompagnés dans cette aventure où s’entremêlent le passé et le présent.
Sur les murs blancs de la salle d’exposition de la médiathèque Elsa-Triolet, à Bobigny, des photos en grand format montrent des enfants, têtes baissées, visages cachés, assis sur des chaises, imaginaires pour la plupart, le corps positionné à 90 degrés. Sur d’autres clichés, plus petits et accrochés par séries de quatre, ce sont des objets du quotidien qui sont dévoilés : une paire de ciseau, un téléphone portable cabossé, une chaussure de foot, un roman à l’eau de rose, un flacon de parfum… De la belle ouvrage que l’on doit, non pas à un photographe professionnel, même si celle-ci n’était jamais loin, mais aux élèves de 6e 2 du collège Jean-Pierre-Timbaud, à Bobigny, qui ont réalisé six mois durant un travail absolument bluffant, que l’on peut venir contempler à la médiathèque précitée jusqu’au 13 juin (une sélection d’œuvres issues de la Collection d’art contemporain et du fonds archéologique du Département de la Seine-Saint-Denis complètent l’exposition).
« Je leur ai mis le pied à l’étrier, mais ils et elles se sont ensuite débrouillé·es tout seul·es comme des grand·es », assure la photographe Delphine Blast, qui a piloté le dispositif et qui a pour habitude dans son travail d’explorer l’intime, de questionner « les identités culturelles invisibilisées », comme elle aime à dire. Né dans le cadre du programme départemental « la Culture et l’Art au Collège (CAC) – Œuvres en résidence » qui vise, par le truchement de la culture et des arts, à favoriser la réussite scolaire des élèves, ce projet a été porté par l’association Citoyenneté Jeunesse notamment.
Le Bureau d’archéologie départementale a également été sollicité « car tout est parti de la nécropole gauloise de Bobigny et de son mystérieux musicien », précise la photographe. Lors des fouilles menées entre 2022 et 2023 sur le site de l’hôpital Avicenne, la sépulture du plus ancien musicien de l’Antiquité celtique, datant du IIIe siècle avant notre ère, avait été mise à jour. À l’époque, les archéologues avaient été intrigués par les objets, la lance sonore particulièrement, disposés autour du corps qui le distinguaient parmi les centaines d’autres sépultures découvertes. « À partir de cette figure du musicien, il a été demandé aux élèves d’interroger la mémoire, la transmission et la manière dont les corps se situent et traversent le temps, explique Clément Tramoy, chef de projet au sein de Citoyenneté Jeunesse. Avec Delphine Blast, et l’autrice Sophie Lemp, qui est intervenue ponctuellement pour la partie écriture, ils ont exploré le lien entre corps, identité et espace. Ils et elles ont expérimenté l’usage des objets comme prolongements du corps, comme passerelles entre réel et imaginaire. Dans chaque création se croisent regard intime et mémoire collective, présent et passé. »
« Voir que des moments comme ça existent, c’est rassurant »
Pour les photos en grand format, les élèves se sont inspirés de la série « 45° » du photographe Brice Bourdet : des corps d’hommes et de femmes basculés vers l’avant qui donnent à voir une société en quête de sens, un monde en proie au désenchantement, à rebours des poses glamours observées dans les magazines de mode. « Dans leur série intitulée « 90° », les collégien·nes ont décidé d’aller encore plus loin, leurs corps pliés se confrontent à l’espace et le questionnent, explique Delphine Blast. Ils cachent leur visage pour rester anonymes, comme le musicien de la nécropole dont le temps a effacé les marqueurs habituels de l’identité : il n’a ni nom, ni visage, ni histoire précise. » Les autres photos, plus petites, représentant des objets du quotidien, sont toutes accompagnées d’un texte explicatif rédigé par les élèves. « J’ai choisi le bracelet de mon arrière-grand-mère car c’est le seul souvenir que j’ai d’elle, elle me l’a donné quand j’étais petite, raconte Nelia. Ce bracelet vient de Kabylie. Il est coloré, je le trouve très beau. »
Henda a opté pour un téléphone portable dont elle n’aura profité que quelques mois. « L’écran est cassé, la partie de derrière s’enlève toute seule et il ne charge plus, détaille la jeune fille. C’est mon père qui me l’a offert, il me servait surtout à faire des recherches pour mes cours. En ce moment, je n’ai plus de téléphone mais je le vis bien. » L’objet emblématique d’Elhadj est une manette de PlayStation 4, qui ne fonctionne plus mais qu’il garde en raison de « tous les bons souvenirs » qu’elle lui a laissés. Pour Sarya, c’est un ballon de basket auquel il est très attaché car c’est sa « sœur qui le lui a acheté ». Enfin, Fathema a jeté son dévolu sur un flacon de parfum de la marque Dior. « C’est mon parfum préféré que j’ai reçu en cadeau par ma tata, relate la collégienne. Je n’en mets pas souvent car je préfère le garder pour les grandes occasions et parce que ça coûte très cher. »
« Notre choix s’est rapidement porté sur une classe de 6e car à cet âge le regard de l’autre ne fait pas encore trop peur. D’ailleurs, les élèves ont accueilli ce projet de manière enthousiaste et ont accepté de ne pas tout comprendre au départ », fait savoir Clément Tramoy. Au cours de ces six derniers mois, nos jeunes Balbynien·nes ont eu droit, outre les ateliers de pratique artistique, à des sorties culturelles autour de la photo (au musée du Jeu de Paume à Paris, au musée de l’Histoire Vivante à Montreuil). « À la médiathèque Elsa-Triolet, les élèves ont également eu la chance de découvrir des artistes qui portent un regard engagé sur la société et qui pouvaient être des sources d’inspiration pour eux. Cela leur a aussi permis de prendre leurs marques avec le lieu qui allait accueillir leur exposition », affirme Delphine Blast. « Je suis très fière de ma fille, s’écrie Flora, maman de la petite Hafsa. Je tiens d’ailleurs à remercier les porteurs de ce projet qui sont parvenus à exploiter la plage de réflexion et d’imagination que tous les enfants ont en eux mais qui, malheureusement à l’heure des écrans et des réseaux sociaux, est de plus en plus inexploitée. Voir que des moments comme ça existent, c’est rassurant. »
Grégoire Remund
Photos: Pierre Toury