Avec Eloquentia, les jeunes vont trouver leur voix
- Née à Saint-Denis il y a 12 ans, l’association, qui a essaimé à l’international, entend toujours donner aux jeunes la capacité de prendre la parole en public.
- Au contact des jeunes, Eloquentia fait aussi partie des 150 partenaires consultés par le Département pour faire remonter les attentes des 15-25 ans en Seine-Saint-Denis, afin de rénover les politiques publiques.
- Nous sommes revenus là où tout avait commencé : à l’université Paris-8.
« Pour ou contre les réseaux sociaux ? » Marie-Nora et Toren, la vingtaine, se regardent, interloqués. « Marie-Nora, tu défendras la positive, Toren, la négative, c’est comme ça que ça se passe le jour du concours », leur explique Nayira Dimmi, professeure de rhétorique.
« Les réseaux sociaux permettent de nous connecter les uns aux autres, même au bout du monde », se lance Marie-Nora. « Au contraire, les réseaux sociaux nous coupent du monde réel et créent un univers complètement faux », contre-attaque Toren. Le débat se termine dans un grand éclat de rire.
Ce samedi frais du mois de janvier marque le début de la formation Eloquentia à Paris-8, là même où cet atelier de prise de parole en public a vu le jour. En 2015, le beau documentaire « A Voix haute » avait popularisé ce concours d’éloquence, pensé pour donner confiance à des jeunes qui ne se sentaient pas forcément légitimes à prendre la parole.
« J’avais des difficultés à prendre la parole en public. Je bégayais énormément. Donc les concours que j’ai pu faire dans ce domaine m’ont énormément aidée », explique par exemple Rim, 22 ans.
Comme cette étudiante en droit, habitante de Pantin, ils et elles sont 30 cette année à avoir décidé de muscler leur capacité à argumenter et improviser en public. En les écoutant exposer leur parcours et leurs motivations, ce qui frappe, c’est avant tout leur enthousiasme et leur engagement : Saifillah, originaire des Comores, veut aider d’autres jeunes qui, comme lui, sont arrivés récemment en France, Sibiry veut « être à l’écoute des gens, même ceux qui ne veulent pas être aidés ».
Ethos, logos, pathos
« Gardez bien en tête qu’Eloquentia, ce n’est pas l’art de la parole parfaite. On attend surtout de voir qui vous êtes et que ça transparaisse dans vos prises de parole. Le but est que vous parliez en votre nom, que vous ayez votre propre voix. », insiste Nayira, leur formatrice, elle-même passée par la formation à Nanterre en 2022.
Après un rapide tour de table, le groupe entre dans le vif du sujet : « Ethos, logos, pathos, c’est sur ces trois piliers qu’Aristote fait reposer la rhétorique. Le logos, c’est la rationalité du discours, le pathos fait appel à vos émotions. Et l’ethos, c’est le plus fondamental : c’est votre crédibilité. Si celle-ci descend au cours de votre intervention, vous êtes cuits. »
Sauf que l’art du discours, ce n’est pas qu’un texte : il est aussi incarné. Pour cela, voyage dans la salle d’à côté où Laetitia Hipp, comédienne, transmet les bases de l’expression scénique. Mise en voix d’un texte, improvisations, posture, débit, déplacements dans l’espace : avec cette professionnelle de l’art oratoire, les aspirants au concours – dont la finale aura lieu le 2 mai prochain après 6 tours de sélection préalables – sauront à la perfection vivre ce qu’il·elles disent.
Et quand y en a plus… Avec Mathis, on passe de la maîtrise au lâcher-prise. Dans son atelier slam, les plumes vibrent et les cœurs s’ouvrent. « Le propre du slam, c’est qu’il fait naître des images créatives pour dire des choses parfois pas évidentes à dire. Et puis, il va aussi pouvoir vous servir à rompre une certaine monotonie. Votre discours au concours doit durer 8 minutes, donc il faut que vous sachiez varier le rythme… », explique ce fan de Grand Corps Malade et d’Oxmo Puccino.
Son exercice de portrait chinois est apprécié. « Si j’étais un homme, je serais féministe », se lance Sophie, ancienne assistante sociale, qui a repris des études à Paris-8 et s’est inscrite à Eloquentia par « goût des mots ». « Si j’étais un esclave, je serais libre », lance une autre jeune femme, encore chamboulée par un documentaire récent qui revient sur les souffrances endurées notamment par les femmes au cours de la traite esclavagiste.
« Les jeunes de Seine-Saint-Denis peuvent apporter au pays »
Les rimes et les allitérations résonnent encore dans les têtes. Les 30 jeunes de cette 12e édition du concours ne savent pas nécessairement qu’Eloquentia a aussi été sollicitée par le Département pour relayer les attentes des 15-25 ans en Seine-Saint-Denis. Mais ils et elles ne se font pas prier pour indiquer leurs attentes en matière de politiques publiques : « Il faudrait que la culture soit plus accessible. Que les jeunes aient plus l’occasion d’aller gratuitement au musée, au théâtre. Car ces références nous manquent ensuite. Alors que ce n’est pas une question d’intelligence, juste d’acquis culturels… », estime Shayma, étudiante en licence de géographie à Paris-8.
« Moi je veux me battre pour que l’image des jeunes de banlieue change. Les gens doivent comprendre qu’ici comme ailleurs, les jeunes ont plein de talent et peuvent aussi apporter au pays. », dit Mabrouka, habitante de Bobigny.
Laetitia Hipp, leur formatrice, ne dit pas autre chose : « Ca fait 10 ans que j’interviens pour Eloquentia et à chaque fois je suis transportée par l’énergie de ces jeunes, leur maturité. Ils sont victimes de beaucoup de stéréotypes qui volent en éclats dès qu’on les voit en vrai. J’aimerais que tout le monde s’en rende compte. »
Christophe Lehousse
Photo: ©Bruno Lévy