Marine Fatou Camara, l’âme à la boxe
- Porte-drapeau de la délégation malienne lors des JO de Paris 2024, Marine Fatou Camara mène de front ses deux carrières de boxeuse et d’entrepreneure.
- Cette Bagnoletaise de 31 ans a créé coup sur coup un club puis une association qui font du sport un levier d’émancipation pour les femmes et d’inclusion pour les personnes vulnérables.
- Son champ d’intervention : la Communale (Saint-Ouen), la Cité Fertile (Pantin) ou encore la salle de sport District Training Zone (Montreuil), où nous l’avons rencontrée.
31 ans et déjà une vie bien remplie, faite de vicissitudes et d’expériences peu communes. Qui, en effet, peut se targuer d’avoir été, en l’espace de quelques années, la première femme représentant le Mali aux Jeux olympiques, une boxeuse de haut niveau (qu’elle est toujours) et une négociatrice de produits financiers à Wall Street ? Réponse : Marine Fatou Camara. La jeune femme, aujourd’hui installée à Bagnolet, a délaissé New-York et ses marchés financiers, pour se consacrer pleinement à la boxe, sa passion depuis qu’elle est enfant, et autour de laquelle elle est en train de bâtir deux projets socio-sportifs. Le premier, Sorority Boxing, est un club de boxe 100 % féminin, pensé, comme son nom l’indique, comme un espace de sororité et de confiance en soi. « L’objectif est de rappeler que dans une salle de sport, les femmes peuvent faire autre chose que des cours de fitness. Au Sorority, l’avantage est qu’on est à l’abri des regards extérieurs, du jugement. On peut oser, se tromper, recommencer et avancer à son rythme. Mais aussi explorer sa force et s’affirmer sans crainte, détaille Marine. Les groupes sont volontairement restreints pour garantir un suivi sur mesure où chaque participante est vue, entendue et soutenue. » Le Sorority Club accueille également des femmes victimes de violences. « Ce volet s’appuie sur des séances où l’on vient pour apaiser ses traumatismes, retrouver son estime de soi et apprendre à se défendre physiquement », ajoute la boxeuse-entrepreneure.
Fondée l’été dernier, cette structure a déjà touché plus de 200 femmes, de tous âges, tous niveaux et toutes origines sociales. Elle intervient ponctuellement à Paris, mais aussi une fois par mois à la Cité Fertile, l’ancienne gare de marchandises SNCF transformée en tiers-lieu à Pantin, la Communale, l’immense halle installée dans l’ancienne usine d’Alstom et dédiée à la gastronomie et à des événements culturels, ainsi qu’au District Training Zone, une salle de sport à Montreuil qui a pignon sur rue. C’est d’ailleurs dans cette ancienne fonderie d’aluminium où les machines de moulage ont fait place aux sacs de frappe, tatamis et autre octogone, la surface de combat du MMA, que Marine nous a donnés rendez-vous.
Des envies de catch
Baptisé « On The Road Boxing », le second projet est mené avec l’Aide sociale à l’enfance (ASE) auprès de jeunes en situation de décrochage ou en parcours judiciaire pour « participer à la reconstruction de ces trajectoires fragilisées, explique la trentenaire. Je propose une séquence pédagogique en trois temps – impulsion, projection, action – permettant à chaque jeune de s’engager dans un parcours personnalisé, quel que soit son point de départ. » Marine parle beaucoup, et bien. Elle prend aussi des notes dans un carnet dont elle ne se sépare jamais. Une idée ou une pensée qui lui traversent l’esprit, un bon mot entendu ici et là, une réflexion émise par ses interlocuteurs sont immédiatement consignés. « Je fais ça depuis que je suis toute petite, se justifie-t-elle. J’ai pris cette habitude car pendant longtemps je n’ai pas su m’exprimer autrement que par l’écriture. On ne dirait pas comme ça mais avant j’étais très introvertie. Quand je me trouvais dans une pièce avec des gens que je ne connaissais pas, j’étais incapable de sortir le moindre son de ma bouche. »
Si aujourd’hui, Marine se sert de la boxe pour faire du bien aux autres, ce n’est évidemment pas à un hasard. Le Noble Art a aussi été un remède pour elle. Pour l’aider à lutter contre sa timidité maladive, prendre confiance en elle, notamment. « Pourtant, la boxe n’est pas mon premier choix. Au début, je voulais faire du catch après être tombée sur une émission à la télé qui diffusait des combats aux États-Unis, raconte-t-elle. Voir un gentil et un méchant s’affronter pour de faux sur un ring dans des tenues extravagantes me fascinait. C’était le genre de sport-spectacle qui correspondait totalement à ma personnalité effacée. Je me disais qu’en campant un rôle de catcheuse, je pourrais enfin m’exprimer. » Mais les clubs de catch en France ne courent pas les rues et l’ado se retranche sur un autre sport pratiqué également sur un ring mais avec des gants et des vrais coups cette fois-ci. « J’ai fait un cours d’essai dans le club de la ville où j’habitais alors [Villeneuve-le-Roi, Val-de-Marne] et ç’a été le coup de foudre. Après quelques heures d’entraînement, j’avais déjà oublié mes rêves de catch. J’ai tout de suite su que la boxe était le sport idéal pour moi. »
La boxe prend très vite beaucoup de place dans la vie de la jeune fille. Les gamins de son quartier la surnomment même « la boxeuse ». Elle s’entraîne tous les jours, va en cours avec son sac de sport et le week-end, c’est compétition. Ses parents ne voient aucune objection à ce dévouement, qui préfèrent la savoir à la salle de sport plutôt que de tenir les barres d’immeuble. « Il n’y a jamais eu beaucoup de communication à la maison mais je sais que ça leur allait. Ils ne m’ont en tout cas jamais mis de bâtons dans les roues », glisse Marine, qui montre la même abnégation et réussite à l’école. Ses profs décèlent en elle une élève à fort potentiel et lui recommandent de candidater à l’internat d’excellence de Sourdun (Seine-et-Marne), où plus de 40 % des reçus viennent des quartiers prioritaires de la ville (QPV), comme elle. Elle y fera sa terminale. S’ensuivent des études brillantes à l’Université Paris-Dauphine où elle obtiendra un Master 2 Ingénierie économique et financière. Et, consécration, décrochera un job de fin d’études à la Bourse de New-York (Wall Street) où elle sera chargée de surveiller les marchés financiers européens. Mais les journées à rallonge, le management à l’américaine et les rings qui s’éloignent de plus en plus achèvent de la convaincre qu’il faut rentrer en France. Elle revient avec un esprit revanchard. Car avant de traverser l’Atlantique, ses performances sportives lui avaient valu quelques convocations en équipe de France qui lui avaient laissé un goût amer. « N’étant ni tête de série, ni une priorité, je n’avais aucun espoir de gravir les échelons, se remémore-t-elle. Je servais de sparring-partner et ne prenais aucun plaisir. J’ai donc fini par claquer la porte. »
Entraîneur toxique
Frustrant car le talent est là et Marine rêve de disputer les Jeux olympiques (la boxe féminine a dû patienter jusqu’en 2012 et les Jeux de Londres pour faire son entrée au programme olympique). Les années passent. La Bagnoletaise passe ses diplômes de coach de boxe et intègre la puissante start-up française Devialet, spécialisée dans l’ingénierie acoustique. Sa vie est belle, enfin équilibrée, mais il y a comme un manque, un dernier regret : celui de ne pas connaître le Mali, le pays d’origine de son père. « Ce pays, je le connaissais par le biais de sa diaspora en France, souligne-t-elle. Pour moi, il se limitait aux travailleurs des foyers, l’odeur des plats et les prières en langue Soninké. » Après avoir obtenu la nationalité en 2019 et décroché dans la foulée la médaille d’argent aux Jeux africains, elle posera les pieds au Mali pour la première fois trois ans plus tard. « Un choc émotionnel. En plus de mettre des visages sur les personnes avec qui j’échangeais depuis des années sur Whatsapp, j’ai trouvé des réponses à mes questions, compris qui je suis et qui est vraiment mon père. » Au même moment, l’espoir olympique renaît. L’objectif est clair : participer aux JO de Paris 2024, devenant ainsi la première femme malienne à se qualifier pour un tel rendez-vous. Pour se préparer au mieux mais, surtout, fuir un entraîneur toxique en France, Marine s’envole pour le Portugal où elle a des contacts.
Aux Jeux de Paris, la boxeuse fait mieux que de participer. Elle est désignée porte-drapeau de la délégation malienne où figurent 34 athlètes. « Défiler sur la Seine à Paris fut un moment que je n’oublierai jamais. Boxer pour les couleurs du pays de ton père dans le pays de ta mère et sous les yeux de toute ta famille, qu’est-ce qu’on peut espérer de mieux ? » Sur le plan sportif, Marine sait qu’elle ne peut pas rivaliser avec ses concurrentes. Son parcours olympique prend fin en 16e de finale contre la future médaillée de bronze. « Je n’avais pas l’énergie pour aller plus loin, la charge émotionnelle avait été trop forte dès la cérémonie d’ouverture », avoue-t-elle. À l’instar de nombreux autres athlètes, la période post-JO est difficile et l’allégresse laisse place à la déprime. « C’est le grand vide. Aucun plan, pas de boulot et une fédération malienne qui me lâche et se sert de mon nom pour obtenir quelques faveurs de la part du CIO (Comité international olympique). » Mais Marine repart vite de l’avant, avec le punch qui la caractérise. Elle crée Sorority Boxing et On The Road Boxing. Devient conférencière sportive et chroniqueuse dans l’émission Mondial Sports, diffusée chaque week-end sur RFI. Quant aux gants ? Elle n’est pas près de les remiser au placard, faisant des JO de Los Angeles son ultime défi. Pour quel pays ? Mystère. Seule certitude : elle aura alors 33 ans, l’âge du bonheur.
Grégoire Remund
Photo de Une: ©Nicolas Moulard et DR