Un cimetière d’ici et ailleurs

Un cimetière d’ici et ailleurs
Notre histoire
  • Rattaché à l'hôpital Avicenne, le cimetière musulman de Bobigny est unique en France métropolitaine.
  • Inscrit à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques, il abrite 7 000 sépultures, dont un carré militaire illustrant le rôle des soldats nord-africains pendant la Seconde Guerre Mondiale.
  • Portrait d'un lieu de paix et de recueillement, qui témoigne de l'histoire de l'immigration en Seine-Saint-Denis.

« Les émotions me submergent dès que j’arrive ici » confie Salima, venue débarrasser la tombe de son grand-père de feuilles qui s’amoncellent. Après avoir levé les mains pour une « douâa » (invocation), la quinquagénaire est retournée vers la porte monumentale en arc brisé qui borde le cimetière, près du quartier des Vignes.

Un témoignage de l’histoire coloniale du pays

Inauguré en 1937 lorsque l’Empire colonial français semblait à son apogée, ce lieu est un témoin exceptionnel de l’histoire de l’immigration. Site unique en France métropolitaine, il constitue une des trois étapes d’un projet politique datant du lendemain de la Première Guerre mondiale : construction de la mosquée de Paris, d’un hôpital réservé aux malades musulmans (devenu l’hôpital Avicenne), puis d’un cimetière destiné aux croyants.

Photographie issue du journal L’Illustration

De 1914 à 1918, 800 000 hommes issus des colonies ont prêté main forte à la métropole sur le front ou dans des usines d’armement. Après la « Grande Guerre », la Mosquée de Paris est construite en hommage aux soldats mahométans tombés sur les champs de bataille.

« L’hôpital franco-musulman ouvre ses portes en 1935 pour soigner et surveiller les indigènes nord-africains embauchés dans les usines de la région parisienne, vivant dans des conditions souvent précaires » explique Jean-Jacques Brilland, membre du Cercle d’étude et de découverte de Bobigny Balbiniacum.

En 1931, le Conseil général de la Seine vote la création d’un cimetière destiné aux personnes mortes dans cet hôpital, qui en constitue une annexe, en dérogation avec le principe de laïcité français.

Construit sur quatre hectares à proximité du canal de l’Ourcq, le terrain intègre un pavillon d’accueil et une salle couverte d’un dôme pour les prières funéraires. Il reçoit près de 300 corps par an dans les années 40 et passe en 1962 sous la tutelle de l’Assistance publique des Hôpitaux de Paris, qui le laisse dans l’oubli. Trente ans plus tard, sa gestion est confiée au syndicat intercommunal du cimetière des villes d’Aubervilliers, Bobigny, Drancy et La Courneuve, qui entreprend un travail de réhabilitation.

60 soldats tombés lors de la Libération

Dans le carré militaire, les tombes d’une soixantaine de militaires illustrent l’engagement des troupes coloniales contre les armées nazies entre 1943 et 1945. Même si cette participation est quelque peu ignorée du public, les soldats musulmans ont constitué la moitié de l’armée française débarquant en Provence et plus d’un quart de la 2ème DB qui a suivi les Alliés en Normandie et a libéré Paris.

Photographie aérienne du journal L’Illustration

« Dans ce carré, Derrar el Hadj, affecté au 40ème Régiment d’artillerie nord-africain de la 2ème DB a été tué au combat dans la capitale » indique Marie-Ange d’Adler, qui a écrit un livre* sur ce cimetière. « On peut aussi saluer le marocain Salah ben Mohamed, qui a fait la campagne d’Italie et est décédé des suites d’une blessure d’obus qui l’a touché en Allemagne deux semaines avant la capitulation… ».

Non loin de là, un espace réservé aux tombes des jeunes enfants illustre la mortalité infantile très élevée des années 40 et 50. Elles sont parfois surmontées d’une coupelle d’eau, l’eau étant dans l’Islam symbole de pureté et de continuité.

Au bout d’une allée, le carré n°5 abrite les sépultures de notables ou de personnages célèbres. Les promeneur·es peuvent ainsi découvrir la tombe du marathonien Boughera El Ouafi qui remporta la médaille d’or pour la France aux Jeux olympiques d’Amsterdam en 1928 avant de tomber dans l’oubli.

Sur la droite, Omar Zaki Pacha Afiouni, grand résistant à l’occupation française en Syrie dans les années 20 nous regarde d’outre-tombe. A quelques mètres, le tombeau d’Ahmed el Glaoui, fils du célèbre pacha de Marrakech et ami de la France au temps du protectorat français sur le Maroc ouvre un autre regard sur la politique coloniale française.

Parmi les héros enterrés, le destin d’Abdelkader Mesli touche par son courage. Dans les années 40, cet algérien, alors imam à la mosquée de Paris, délivre des certificats de religion musulmane pour protéger de nombreux juifs des abominations nazies. Arrêté à Bordeaux, ce résistant est déporté à Dachau puis à Mauthausen, dont il revient en 1945. « Sa tombe est à son image : simple et discrète » confie son fils Mohamed Mesli qui a passé son enfance à l’ombre de ce cimetière dont son père s’est occupé pendant des années.

Ces défunt·es ont marqué notre histoire collective. Passant·e, ne les oublie pas !

 

Parmi les défunt·es, des citoyen·nes ordinaires, des notables, des militaires tombés pour la France pendant la Seconde Guerre Mondiale…

*Le cimetière musulman de Bobigny, lieu de mémoire d’un siècle d’immigration de Marie-Ange d’Adler, aux Editions Autrement

 Visites guidées du cimetière jeudi 8 mai à 14h30 et 16h30 et mercredi 18 juin à 15h -Inscription sur Explore Paris

Crédit-photo : Archives municipales de Bobigny et Cercle d’étude et de découverte de Bobigny Balbiniacum

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