Studio Boissière : la photo de père en filles
- Le plus vieux studio photo de Seine-Saint-Denis se trouve à Montreuil, dans le quartier de la Boissière.
- Ici, l'art de la prise de vue s'est transmis sur 4 générations, celles de la famille Kasparian.
- On vous raconte.
Slimane, un client passe par la porte. « Bonjour, j’ai appelé un peu plus tôt, est-ce que mes photos d’identité sont prêtes ? » Oui, elles le sont ! Toute une vie ou presque que cet habitant du quartier depuis 1949 aura passé à commander ses photos au studio Boissière. « Mes parents en avaient fait faire pour tous les enfants, pour la carte de famille nombreuse, et on était 11 ! », rigole celui qui a d’abord croisé l’objectif de Varastade Kasparian avant celui de Roger, Maccha et Nelta, par ordre d’apparition. « Mon grand-père a fait construire ici en 1951, et comme lui et sa famille vivaient juste au-dessus du studio, mon père Roger a toujours baigné dans la photo », explique Maccha Kasparian assise devant les photos de son père, décédé en 2024 mais dont une place à son nom rappelle le souvenir, dans ce quartier de la Boissière qu’il aimait tant.
Varastade formé chez Harcourt
Au commencement était donc Varastade, petit garçon réchappé du terrible génocide arménien de 1915 et réfugié dans une fondation pour les orphelins située à Blois. « Là-bas, on lui a appris un métier qui pourrait lui servir de gagne-pain dans la vie, et pour lui, ç’a été la photo. Comme il a fait sa formation aux fameux studios Harcourt, il est monté en région parisienne et arrivé à Montreuil en 1943 », raconte Maccha, qui ne l’a pas connu. À cette époque, pas de photomaton, encore moins de téléphone portable, et c’est donc à des photographes professionnels que l’on confie les grands moments de la vie : mariages, baptêmes, communions… Assez naturellement, les petits Roger et Jacques, son frère, héritent de la déformation professionnelle du paternel : un appareil photo en main, ils mitraillent tout ce qui bouge.
Très vite, Roger décide d’en faire son métier. En 1962, un journaliste lui propose même d’aller tirer le portrait à Thelonious Monk, pianiste jazzy de passage à Paris. Ce sera le premier cliché d’une longue série de musiciens et chanteurs des années 60 que Roger Kasparian photographie dans leurs hôtels, sur scène ou à l’aéroport.
Johnny dans le coffre de sa voiture

Depuis les années 50, le studio Boissière, sis au 268 du boulevard du même nom, fixe le quotidien des habitant·es sur pellicule. Roger Kasparian, père de Maccha et grand-père de Nelta , a ensuite tiré le portrait aux chanteuses et chanteurs des années 60-70, dont Johnny.
Les Beatles, les Stones, les Who, les jazzmen Duke Ellington, John Coltrane, Art Blakey passent devant son objectif. Mais aussi les « yéyés » Claude François, Françoise Hardy, Jacques Dutronc, Johnny… Et Charles Aznavour bien sûr. « Plus jeunes, on adorait demander à notre père des histoires de stars. Une de mes préférées, c’est quand, face à l’hystérie des fans après un concert, il avait dû mettre Johnny dans le coffre de sa voiture pour qu’ils puissent quitter les lieux », se souvient Maccha qui tient aussi à associer sa mère, Dany, au succès de son paternel. Ce n’est toutefois pas à ce moment-là que la célébrité rejaillit sur Roger Kasparian. Bien au contraire : passée cette vague d’effervescence, le studio décline un peu. Il faudra attendre 2013 et un antiquaire pour s’apercevoir des pépites que renferme le 268 boulevard de la Boissière. À ses 75 ans, Roger Kasparian devient soudain « l’œil des Sixties », raconté en livre et documentaire par le journaliste rock Philippe Manœuvre. Mais sans doute n’est-ce pas cette subite reconnaissance qui lui aura le plus réchauffé le cœur. En 2021, pour les 70 ans du studio, sa fille Maccha et petite-fille Nelta organisent une exposition sur la famille Kasparian, montrée notamment au Centre arménien de Valence. Et aujourd’hui, âgée de 30 ans, sa petite-fille Nelta trace sa route comme photographe de musique et de mode, spécialisée dans les cultures caribéennes. « Le meilleur conseil de mon grand-père ? Ne pas s’excuser d’être là, toujours faire une photo quand c’est le moment, parce qu’après, ce moment n’existe plus », nous explique celle-ci au téléphone. Le studio Boissière a de beaux jours devant lui.
Un studio qui tourne toujours
Au-delà de son activité habituelle – photos d’identité et autres prises de vues – le studio Boissière propose depuis sa réouverture en 2017 des expositions et des ateliers. Le 11 avril, à l’occasion des Journées européennes des métiers d’art, il sera possible d’y apprendre à développer en chambre noire et d’y faire des cyanotypes, impressions bleues de négatif sur tissu. Chaque jeudi, des sessions de tirage argentique sont aussi organisées. En attendant une grande exposition pour les 75 ans du lieu, en septembre.
