Saïdou Camara, artiste « Validé »
- Le comédien dionysien s'est fait connaitre pour sa présence dans des épisodes de la série Validé sur Canal +.
- Le trentenaire, qui a une expérience dans le rap, bouillonne de projets pour aider les jeunes des quartiers à découvrir les métiers du cinéma.
- Rencontre avec un "grand frère" généreux, attaché à sa ville et à la Seine-Saint-Denis.
Vous avez grandi à Saint-Denis dans une famille nombreuse. Comment êtes-vous devenu acteur de fiction?
J’ai eu la chance d’évoluer entre deux grands frères, une grande soeur et deux petites soeurs, presque une petite société. Dans les grandes familles, on apprend très tôt le partage, la bienveillance, le devoir de protection les uns envers les autres, des valeurs qui vous marquent durablement. Au collège à Saint-Denis, puis au lycée à Saint-Ouen, j’étais plutôt bon élève mais j’avais parfois des difficultés à canaliser mon énergie, j’aimais bien rigoler avec mes copains…
A 18 ans, j’ai quitté le foyer familial pour devenir indépendant le plus vite possible. Je suis devenu animateur en école primaire, j’ai travaillé au McDonald’s, dans le bâtiment en tant que manoeuvre… En 2020, alors que je logeais dans un CHRS d’Aubervilliers, je suis tombé par hasard sur une annonce de Canal+ pour la nouvelle production Validé, aucune expérience particulière n’étant exigée. La série se concentre sur les coulisses du rap, ses côtés sombres ou lumineux… Ayant enregistré avec mes potes des sons de rap dans une MJC, je me suis présenté au casting et j’ai passé plusieurs entretiens dont un où on m’a demandé de chanter. Au 5ème RDV, le producteur de la série m’a proposé le rôle de William, ami et manager d’Apash, le rôle principal joué par le rappeur Hatik. A ce moment, tu as du mal à réaliser que c’est vrai, tu as la tête qui commence à tourner, c’est une joie hallucinante…
Comment avez-vous fait pour vous glisser dans la peau du personnage, sans avoir fait de cours de théâtre ?
Franchement, je tire mon chapeau à toute l’organisation autour de nous. Avec d’autres acteurs, on a été accompagnés par Dany Hericourt, une coach exceptionnelle qui travaille entre autres avec Marion Cotillard, on nous a appris à bien comprendre la situation où va le personnage pour rentrer plus facilement dans sa chair et dans ses émotions. En plus, on a bossé avec des acteurs confirmés, dont beaucoup viennent de Seine-Saint-Denis, comme Sabrina Ouazani, Saïd Taghmaoui qui a joué dans « La Haine », Fred Musa qui joue son propre rôle…
L’ambiance était ultra bienveillante, ils nous ont accueillis comme des petits frères en essayant de nous transmettre l’expérience qu’ils avaient acquise dans le métier, Sabrina Ouazani qui a une carrière exceptionnelle dans le cinéma, a été géniale, par exemple… Franck Gastambide, le réalisateur, a essayé de se rapprocher le plus possible de la réalité du rap même si cela reste une fiction et a pas mal tourné dans le 93 qui fait partie des berceaux du hip-hop en France. On a fait des scènes à Aubervilliers, Bondy, Bobigny, dans le quartier des Quatre chemins à Pantin… en s’adaptant à toutes les contraintes liées au Covid.
La série, qui est assez shakespearienne avec des guerres d’égo, des trahisons, des vengeances, des histoires d’amitié, a eu un succès phénoménal avec plus de 40 millions de visionnages sur la plateforme Canal+. Je dois dire qu’elle a changé ma vie, on a eu un accueil extraordinaire lors d’une projection à Saint-Denis, les saisons m’ont lancé pour d’autres rôles pour le film d’action « Aka » de Morgan Dalibert, « Medellin » avec Ramzy Bedia… En 2021, on a reçu des mains d’Elizabeth Taylor le Prix du public au festival de Cannes, c’était un rêve éveillé qui nous a ouvert énormément de portes, j’ai pu jouer avec Eric Cantona qui est super gentil…
Vous avez fondé l’association Académie 93, qui vise à faire connaître les métiers techniques du cinéma aux jeunes des quartiers. Pourquoi ?
Comme je l’ai dit, les choses sont allées très vite et très fort pour moi et le succès a l’air de continuer crescendo. Ayant maintenant une certaine expérience, je me suis dit qu’il faut que je rende maintenant ce qui m’a été donné et montrer aux gens autour de moi que si j’ai réussi, eux- aussi peuvent le faire. Dans le cinéma, on pense souvent au métier d’acteur mais il y a en France 180 000 techniciens qui travaillent dans ce milieu dont des accessoiristes, des régisseurs, des machinistes… J’ai actionné mon réseau pour permettre aux jeunes, mais aussi aux allocataires du RSA, de bientôt participer à des stages sur des plateaux de tournage ou de post-production et leur montrer que leurs « softs skills » peuvent leur permettre d’accéder à ces métiers et s’épanouir… En plus, la Seine-Saint-Denis est de plus en plus une terre de tournage avec beaucoup de séries de France Télévisions, Netflix qui s’y déroulent, on a des écoles de cinéma comme l’ENS Louis-Lumière à Noisy-le-Grand… J’ai même noué un partenariat avec le Département pour intégrer les bénéficiaires du RSA dans le projet par le biais des agences locales d’insertion ou de France Travail. Les premiers stages devraient commencer en mai-juin et l’objectif est vraiment de pérenniser cette action et j’espère, créer des vocations…
Vous travaillez aussi sur le scénario d’un film sur un jeune banlieusard. On peut en savoir un peu plus ?
J’écris actuellement le texte sur l’histoire d’un jeune de quartier qui est un peu flambeur et qui, comme moi, vient d’une famille d’origine guinéenne. Il fait des petits larcins, va être arrêté puis être envoyé par sa famille en Afrique où il va finir par comprendre tous les sacrifices qu’ont fait ses parents pour qu’il puisse vivre en France. Certains jeunes se croient tout permis mais s’ils savaient à quel point la vie est dure dans certains pays africains et les efforts énormes réalisés par les aînés pour leur donner un meilleur avenir, ils reviendraient sur terre. Personne n’a une vie parfaite mais respectez au moins le travail de vos parents. Le film va s’appeler « La somme des nôtres », afin d’insister sur le fait qu’on est tous collectivement la somme des engagements des autres et que nous aussi, on doit transmettre de belles valeurs à ceux qui arriveront, au moins pour nos parents. Tout n’est pas parfait en France, c’est plus difficile pour certains de s’en sortir, mais il ne faut pas faire de fatalisme. Un des secrets, c’est d’avoir confiance en soi mais je suis d’accord que c’est plus facile à dire qu’à faire ! Et ce film sera tourné dans les prochaines années en Seine-Saint-Denis, un territoire ultra-généreux que je porterai toujours en moi et que j’ai envie de réhabiliter auprès du plus grand nombre.

Crédit-photo : Saïdou Camara