Namir Abdel Messeeh, l’intime en partage

Namir Abdel Messeeh, l’intime en partage
Cinéma
  • Avec "La vie après Siham", le réalisateur pantinois Namir Abdel Messeeh signe une autofiction émouvante sur les traces de sa famille en France et en Egypte.
  • Ce documentaire délicat, actuellement dans les salles, aborde les questions universelles de l'exil, de l'impossible deuil et de la mémoire des êtres aimés.
  • Nous avons interviewé le cinéaste qui écume les salles obscures de Seine-Saint-Denis pour rencontrer le public.

Vous avez réalisé un très beau documentaire sur la rencontre de vos parents en Egypte, leur exil en France, vos jeunes années… Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire ce film ? 

Le point de départ a été la non-acceptation du décès de Siham, ma mère emportée par un cancer en 2015 et le désir de garder vivant son souvenir, dans une démarche presque thérapeutique. La caméra étant mon outil pour communiquer, j’ai voulu partager sur pellicule cette expérience familiale à Pantin et ailleurs, dévoiler des parcours de vie marqués par des séparations ou par l’exil. Après la perte de ses parents, il y a beaucoup de questions existentielles qui resurgissent sur ses origines, où l’on va, qu’est ce qu’on laisse en héritage à ceux qui nous suivent…
Mon père, dissident communiste, a été emprisonné pendant cinq ans par Gamal Abdel Nasser (NDLR : Président de l’Egypte de 1956 à 1970) avant de s’installer en région parisienne. Ma mère l’a rejoint et ils ont jonglé avec des boulots plus ou moins précaires. Comme ils étaient surchargés, j’ai été confié à ma tante qui habite en Haute-Egypte jusqu’à mes deux ans puis j’ai vécu dans la banlieue Sud de Paris, dans une double culture.
Ce n’est pas toujours évident de naviguer entre deux langues, avec des conflits de loyauté compliqués à gérer pour un enfant. Mes parents me répétaient qu’il fallait faire comme les autres, ne pas se faire remarquer pour être acceptés dans notre pays d’accueil, ce qui s’est traduit pour l’enfant que j’étais par un sentiment d’infériorité et une peur du rejet. Je pense que mon désir de faire des films vient aussi de là, de cette envie aujourd’hui de m’assumer tel que je suis, Français, Pantinois depuis 30 ans, mais aussi fruit d’un parcours fait d’exil et d’immigration, en conciliant ces différentes histoires.

Après votre baccalauréat, vous vous orientez vers des études de cinéma. Pour quelle raison ? 

A 22 ans, j’ai intégré la FEMIS, l’école nationale supérieure des métiers de l’image et du son, à Paris. J’ai découvert que le cinéma est un langage dans lequel je pouvais plus facilement m’exprimer. Etant un peu réservé, je me suis senti bien avec cet outil, sans trop réfléchir aux notions de fiction, documentaire, de montage ou de sons. J’ai fait pas mal de courts-métrages avant et après cette école, dont « Toi, Waguih » qui explore la question de l’engagement politique de mon père à travers des archives familiales, des témoignages…
En 1959, Nasser a fait arrêter tous les opposants politiques et les militants qui n’avaient pas commis d’autres délits que le fait d’être membres du Parti Communiste. Perçus comme une menace pour le pouvoir, ils ont été emprisonnés dans des camps dans le désert, parfois torturés. A un moment, une alliance s’est faite entre l’Egypte et l’URSS pour construire le barrage d’Assouan. Le Président a fait libérer les prisonniers – dont Waguih – en signe de rapprochement avec l’Union soviétique. Une fois revenu à la vie civile, beaucoup de portes lui étaient fermées à cause de son passé. Il s’est fiancé avec ma mère et, deux ans plus tard, s’est installé avec elle en France pour obtenir des conditions de vie un peu meilleures. Ma mère Siham, qui était comptable à la Cour des Comptes en Egypte, a vécu une histoire sentimentale douloureuse avant de rencontrer mon père, un chagrin d’amour que je n’ai découvert qu’après sa mort, devant la pellicule, à travers des lettres et des témoignages familiaux.
Pour raconter cette enquête sur le passé de mes parents, j’ai ressorti des archives personnelles, monté d’anciennes séquences que j’avais filmées et d’autres plus récentes, dans leur domicile, chez moi en Seine-Saint-Denis, avec mes enfants, au cimetière, à l’EHPAD de Pantin où a résidé Waguih avant son décès… C’était ma façon de leur dire « Je t’aime » en convoquant peut-être quelque chose de l’ordre de l’universel auprès du public.

 

Namir Abdel Messeeh et son père se livrent devant la caméra.

Namir Abdel Messeeh et son père Waguih se livrent devant la caméra.

Vous intégrez dans votre docu des séquences issues de classiques du cinéma égyptien, notamment de Youssef Chahine. Pourquoi ? 

Le film est composé de nombreux allers-retours entre le passé, le présent, le quotidien de mes parents en France, les rencontres avec des membres de ma famille dans un village en Egypte, dont ma tante qui s’est occupée de moi jusqu’à mes 2 ans… Le fait d’insérer ces passages mélodramatiques est une manière de transformer les membres de ma famille en personnages de film, de les sublimer. Comme je raconte une histoire qui est encore pleine de trous puisque je n’ai pas accès à toute leur histoire, c’est l’imaginaire qui vient se substituer à ces moments-là.
J’ai voulu aussi illustrer en creux la douleur liée à l’exil et le déchirement de s’arracher de chez soi, renoncer à ses proches pour s’enraciner dans un pays où l’on n’est pas le bienvenu. Les gens n’imaginent pas le courage, l’abnégation et la ténacité qu’il faut pour arriver dans un pays qu’on ne connaît pas du tout, la difficulté d’apprendre un nouvel alphabet par exemple, des usages complètement nouveaux…
Ce n’était pas évident car mes parents n’aiment pas parler d’eux, considérant sans doute que leur histoire n’est pas intéressante. Ils sont d’une génération où les hommes étaient plus taiseux et nombre de spectateurs se sont reconnus dans ces pères qui communiquent peu, sans doute par pudeur ou pour ne pas transmettre d’éléments douloureux à leurs enfants.

Vous avez d’autres projets de cinéma ? 

Je viens de terminer une trilogie familiale avec « La vie après Siham » qui a eu en 2025 le Prix du documentaire au Festival du film arabe de Fameck, le Grand Prix du Festival de cinéma de Valenciennes, une sélection au Festival de Cannes (section Acid)… Mon documentaire « La Vierge, les coptes et moi », sorti en 2012, avait aussi raflé pas mal de récompenses. Actuellement, je réfléchis à de nouveaux projets toujours en lien avec l’Egypte et la France.
La Seine-Saint-Denis a la chance d’avoir un réseau très chouette de cinémas d’art et d’essai, comme le 104 à Pantin, le Méliès à Montreuil, l’Ecran à Saint-Denis, le Trianon à Romainville… (NDLR : des établissements soutenus par le Département) qui ont une programmation remarquable. J’ai d’ailleurs pu y projeter mes films et rencontrer le public, avec des retours sympas des spectateurs. J’aime aussi beaucoup le côté multiculturel du territoire.
La Seine-Saint-Denis est aussi une terre de tournage et j’ai l’impression que dans ce domaine comme dans l’offre culturelle très variée du territoire (théâtre, spectacles…), les choses bougent, avec une ouverture à la diversité qui me rend optimiste. Je crois que le cinéma peut créer des passerelles entre des mondes qui ne se côtoient pas. C’est ainsi que j’ai pensé mon documentaire comme un moyen de créer du lien entre les générations des parents et des enfants et davantage de compréhension entre les cultures.

 

 

Film « La vie après Siham » dans les salles obscures jusqu’au 7 mars 2026

Crédit-photo : Namir Abdel Messeeh et Météore Films

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