Mes projets pour Notre-Dame de Paris

Mes projets pour Notre-Dame de Paris
musique classique
  • Thierry Escaich, natif de Rosny-sous-Bois, est désormais organiste dans l’église la plus célèbre du monde.
  • Ce compositeur qui a écrit deux opéras et plus de 120 œuvres, enseigne au Conservatoire national supérieur de musique. Il est aussi membre de l’académie française.
  • Il nous parle de ce nouveau chapitre dans sa vie et de ses projets pour Notre Dame.

Vous souvenez-vous de la toute première fois où vous êtes entré dans Notre-Dame ?

Oui, j’étais ado, je devais avoir 15 ou 16 ans. Mes parents m’avaient amené, une fois, un dimanche écouter un concert. Cette première fois dans la foule de Notre-Dame, j’ai souvenir d’un orgue, un édifice très grand, qui me passait au-dessus de la tête comme ça.

C’était le fameux organiste Pierre Cochereau au clavier. Je ne connaissais même pas son nom à ce moment-là, il ne représentait rien pour moi. Je n’étais même pas organiste d’ailleurs. Je jouais du piano, je composais, je jouais plein de choses. Mais j’avais été impressionné par ses effluves d’improvisation.

 

Quand y êtes-vous retourné ?

Très longtemps après, pour donner des concerts. J’ai donné un grand Oratorio pour Notre-Dame pour l’an 2000… pour les 2000 ans du christianisme. J’ai continué à travailler avec la cathédrale, et de temps en temps, j’allais y faire un concert.

 

Et au moment de l’incendie, où étiez-vous ?

J’étais au conservatoire de Paris, porte de Pantin. J’enseignais la composition à mes élèves, qui branchés sur leur portable, m’ont tenu au courant. Très rapidement, on m’a confirmé que l’orgue ne serait pas atteint. L’incendie était plutôt circonscrit au niveau du chœur et l’orgue a la chance d’être à l’autre bout. Il a été vaguement touché, mais par des résidus, des poussières, pas par l’incendie en lui-même. Il y a un deuxième orgue à Notre-Dame qui lui est dans la Nef, qui était vraiment sous l’incendie. Lui, a été partiellement détruit et il va être reconstruit d’ici deux ans.

 

Il sonne toujours pareil ?

L’orgue qui symbolise Notre-Dame a eu très peu de dommage. Il a été complètement nettoyé, dépoussiéré, remis en état pendant 3 ou 4 ans. On le redécouvre maintenant d’une certaine manière encore plus beau qu’avant. Lui s’en est plutôt bien sorti.

 

Le fait de l’avoir nettoyé, cela ne lui enlève pas de son charme musicalement ? si on appliquait le même traitement à un stradivarius, qu’est-ce que ça donnerait…

Un violon a une certaine facture qui ne bouge pas. Un orgue évolue constamment. Il n’est pas statique du tout. Depuis qu’il a été construit, cet orgue a déjà été restauré assez régulièrement tous les 20-30 ans. Il a eu énormément de restauration même s’il est classé. Vous imaginez bien qu’il y a des changements quand on harmonise, quand on retaille le tuyau. Moi je préfère cette idée d’une facture qui évolue. Il n’y a eu aucun changement de base, il a été restauré exactement, à l’identique. Personne n’a rajouté quelque chose, on a juste nettoyé, poli les choses. Mais peut-être qu’il a pu changer. Il y a une part un peu subjective. Moi je le trouve personnellement un petit peu plus clair, un peu plus incisif peut-être qu’avant. Mais c’est probablement comme ça qu’il était quand il a été construit.

L’orgue depuis sa construction a déjà évolué beaucoup et il continuera à évoluer tout en gardant évidemment sa base esthétique qui, elle, ne bougera pas.

 

Comment le qualifierez-vous ?

C’est un orgue, un grand orgue qu’on appelle symphonique. Il est censé en quelque sorte symboliser l’orchestre symphonique. Il y aura des petites couleurs un petit peu plus claires, un peu moins claires, s’il est assombri par le temps. Mais ça n’ira pas plus loin, il va garder son essence même. Il gardera sa stature, son projet originel, c’est ce qui fait sa popularité dans le monde et sa poésie.

 

Comment cet orgue a-t-il été restauré ?

Il a fallu réharmoniser cet orgue tuyaux par tuyaux, l’équipe des facteurs a travaillé toutes les nuits pendant des mois et des mois. 750 personnes travaillaient en même temps. J’y étais en septembre, il y avait un bruit énorme. Tous les corps de métier travaillaient, c’était passionnant. Mais c’était difficile d’entendre la sonorité de l’orgue. Voilà pourquoi les facteurs d’orgue travaillent la nuit. La nuit si vous passez près de Notre-Dame, vous entendrez souvent l’orgue. Les facteurs d’orgue qui entretiennent l’instrument y passent des nuits entières.

 

Qu’est-ce qu’il a de spécial ?

Cet orgue a cette base romantique dont tout le monde a voulu s’inspirer. Il a aussi une certaine modernité. Si je joue en concert, je lance ensuite le système midi et il joue exactement ce que j’ai fait. Chaque tuyau est équipé électroniquement. Toutes les données sont enregistrées numériquement : chaque note, chaque touche avec un ordinateur très puissant, qui peut les restituer comme si on était au clavier. Certains de mes collègues ont fait des disques qu’ils ont enregistrés à des heures indécentes et qu’ils ont fait sonner la nuit parce que la nuit simplement il n’y a pas de bruit. Et l’orgue joue tout seul.

Tous les jours, j’accueille du monde : des hommes politiques, des écrivains, beaucoup d’organistes, d’amateurs de musique qui une fois dans leur vie veulent être en contact avec cet instrument. Il ne se passe pas une journée sans que des Américains, des Australiens de passage à Paris qui sont chefs d’orchestre, musiciens, des comédiens veuillent monter à la tribune pendant une messe. On est obligé de refuser souvent car il y a trop de monde. Ce ne sont pas les jeux du cirque.

 

Vous n’êtes pas le seul organiste de Notre-Dame, vous êtes quatre. Est-ce que vous arrivez quand même à vous approprier l’instrument ? Partager, ça doit être bizarre pour un musicien, non ?

Nous sommes trois organistes et un titulaire adjoint et donc nous sommes quatre à la tribune. Cela permet de ne pas avoir toujours la même personne sur le clavier. Cette diversité aide à lutter contre une monotonie. Chacun, va avoir une façon d’improviser différemment, un style différent. Quelquefois on me dit dans des concerts, pas forcément à Notre-Dame : « Mais tiens, on n’a jamais entendu l’orgue de telle façon ». Moi, je vais mettre l’accent sur certaines possibilités de cet instrument. Mon propre style de compositeur va se déployer différemment qu’un autre organiste. Je pense qu’on reconnaît assez facilement qui est là. Les gens qui connaissent un peu le chœur savent reconnaître si c’est tel ou tel titulaire parce qu’on a un style, une façon de l’aborder différente. Je trouve au contraire assez intéressant qu’il y ait un même instrument et quatre personnalités. L’orgue ne va pas bouger, mais c’est la façon dont on va s’en servir qui est différente.

Pour la réouverture de Notre-Dame, vous avez choisi d’improviser, pour quelle raison ?

J’ai dû improviser une minute 10. Tout avait été minuté à la seconde près. C’était le cas de la réouverture, parce qu’elle était télévisée mais c’est le cas de n’importe quel office que je fais à Notre-Dame. C’est à la seconde près. Lorsque le prêtre a terminé de faire tel rituel, on s’arrête et on amène la tonalité du prochain chant qui a été prévu. Quelque fois, on me téléphone pendant que je suis en train d’improviser : « Attention on va changer la tonalité du chant. Tu dois t’adapter. » J’ai une main sur le téléphone, une main sur le clavier. Il faut des gens spécialisés sinon ce ne serait pas possible, ils seraient perdus. Dans le cadre d’une liturgie où vous servez un rituel vous n’êtes pas complètement le maître, vous vous adaptez à ce qui se déroule en bas. Il faut que ça s’enchaine pour que cela fonctionne avec ce que dit le prêtre exactement. Ce ne sont pas les fidèles qui vont attendre que vous ayez fini de jouer votre pièce. Je fais beaucoup de musique de films et c’est pareil, il faut s’adapter avec une réactivité permanente à chaque seconde, c’est passionnant aussi.

 

Vous êtes organiste de la plus célèbre église du monde. Dans cette institution, vous vous sentez toujours aussi libre ?

Depuis que je suis à Notre-Dame, je sens une très grande liberté d’expression. C’est vraiment le lieu idéal pour un compositeur. Je peux faire comme je le souhaite car j’ai une liberté totale.

 

Après votre nomination à l’académie française, ce poste à Notre-Dame de Paris, c’est un nouveau cycle qui démarre ?

Mon premier but, ma fonction première dans la vie est de créer une œuvre qui a un sens. Trouver de nouvelles idées, pour parler tout simplement à des gens, pour parler à un public parce que c’est ça qui m’intéresse. J’ai besoin de communiquer effectivement ces émotions. C’est le but de l’artiste. J’ai la chance maintenant que ma musique soit un peu jouée partout dans le monde. Ces postes à l’académie, au conservatoire national m’intéressent… pas comme des postes honorifiques, mais dès que c’est un peu technique, que je peux avoir un rôle direct -on donne des subventions, on note des artistes, dans un jury on donne des prix pour aider la carrière d’artistes- j’essaie d’être présent ! Pareil pour Notre-Dame, je n’y suis pas tout le temps mais dès que j’y suis, j’essaie de servir le plus possible l’office. Ça m’enrichit moi. Quand vous improvisez comme ça, vous répondez à des chœurs, vous apprenez quelque chose à chaque fois.

 

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