Marc Nammour ou la tendresse de la Canaille
- Alliant hip-hop underground et chanson à texte, le montreuillois Marc Nammour occupe une place singulière dans le rap français.
- Le bouillonnant et prolifique quadragénaire sort son neuvième album "Portraits crachés" avec le musicien Loïc Lantoine.
- Rencontre avec un rimeur d'élite, dont les flows poétiques reflètent une grande attention aux petites gens.
Vous êtes né au Liban, un pays que votre famille fuit pendant la guerre civile, pour s’installer dans le Jura. C’était un choc culturel pour l’enfant que vous étiez ?
Disons que c’était un gros choc thermique. J’avais 8 ans à l’époque, nous sommes arrivés en février à Genève et c’était la première fois que je voyais la neige. Sur la route, j’étais étonné de voir vos grosses vaches laitières alors que chez moi, elles étaient plutôt maigres… Une fois arrivés à Saint-Claude, nous nous sommes établis dans des logements sociaux et mes parents, qui n’ont pas pu avoir d’équivalence d’étude, ont pris le chemin de l’usine. A l’adolescence, je découvre à travers les grands frères de l’époque le rap : les premiers albums d’IAM, le groupe Assassin, MC Solaar… qui m’ont tout de suite touché même si je ne pouvais pas expliquer pourquoi. La réalité qu’ils décrivaient dans leurs chansons, je me rendais compte que c’était la mienne, j’aimais cette urgence dans la création, la faculté à transcender le quotidien pour en faire quelque chose de poétique. J’ai écrit mes premiers textes et testé les platines de la MJC puis j’ai continué des enregistrements plus tard…
Dans les années 2000, vous vous installez à Montreuil et vous devenez musicien. Y a-t-il eu un déclic qui vous a poussé à monter sur scène ?
Ma compagne de l’époque, enseignante, a demandé une affectation en Seine-Saint-Denis où j’ai d’abord travaillé en tant qu’animateur de centre de loisirs. Dans cette terre de hip-hop et de création, j’avais secrètement l’envie de vivre ma passion et je me suis rapproché du café La pêche de Montreuil qui est une institution pour les artistes et un haut-lieu des cultures urbaines. Avec un DJ et d’autres musiciens, j’ai formé le groupe de rap La Canaille. On s’est lancé dans la musique en participant au festival du Printemps de Bourges qui a été un tremplin. On a gagné pas mal de prix comme la Révélation hip-hop du Printemps de Bourges, le Chorus des Hauts de Seine qui nous ont permis de nouer des contacts et enregistrer nos premiers albums. Depuis les tournées n’ont pas arrêté.
Pourquoi avoir appelé votre groupe la Canaille ?
J’ai toujours été sensible au sort des oppressés, aux sans-voix et la lecture des écrivains révoltés Aimé Césaire ou Kateb Yacine m’avait bouleversé pendant l’adolescence. Avec mon groupe, on est tombé un jour sur un recueil de poésie révolutionnaire et sur la chanson La Canaille, écrite pendant la Commune de Paris en 1871, qui se réapproprie pour les valoriser les termes méprisants employés par la bourgeoisie ou l’aristocratie pour parler du peuple. Ce terme, qui avait des échos avec la racaille de Sarkozy, nous a tout de suite plu et nous l’avons adapté comme quelque chose de noble.
Le fait d’être à Montreuil, une ville multiculturelle qui est un paradis pour les artistes alternatifs, est une vénérable bénédiction pour moi et une source d’inspiration. C’est une ville-monde où le vivre-ensemble se fait naturellement et qui ressemble aussi à un microcosme avec des gens du spectacle, des gens du voyage, un langage très gouailleux… Elle a un côté rebelle que j’aime bien et m’inspire dans ce que j’entends dans la rue, les discussions de comptoir, les expositions pour l’écriture des textes… Loïc Lantoine, qui chante avec moi et les musiciens Valentin Durup à la guitare, Tibo Brandalise à la batterie et Jérôme Boivin à la basse me donnent aussi de bonnes idées.
Vos chansons revendiquent une identité de classe marquée et un grand intérêt pour les plus fragiles. Pourquoi ?
Ayant grandi dans un milieu ouvrier et avec une expérience en usine, j’essaie de développer une poésie sociale et de valoriser les gens ordinaires issus des classes populaires qui représentent la majorité de la population. Avec mes complices, on cherche à rendre hommage à la dignité des petites gens qui ne sont jamais mises à l’honneur, à ceux dont le corps est cassé par le travail, aux habitants de quartiers relégués…
Dans notre dernier album « Portraits crachés », on a imaginé 11 personnages contemporains : une mère célibataire, un coeur à prendre qui teste les applications de rencontre, un quinquagénaire à la mitan de sa vie, un jeune bachelier, une black bloc qui se prépare à une grande manifestation… Je ne suis pas un cynique, plutôt un optimiste réaliste : avec mes complices, on va parler des difficultés du quotidien mais sans enlever l’espoir à nos personnages qui sont dans une forme de lutte qu’elle soit intime ou sociétale. L’espérance est toujours dans la lutte qu’elle soit intime ou sociétale. Même dans la colère, on peut trouver des choses positives car on n’est pas dans la résignation, mais dans le désir de changer son destin.
Avec 10 albums au compteur, vous êtes très prolifique. Quels sont vos futurs projets ?
D’abord de ne pas cantonner le rap et l’écriture dans une niche hors du quotidien des gens. En 2023, j’ai participé à la représentation « L’endormi » qui est une sorte de récit rap contemporain sur une jeune banlieusarde dont le frère est victime d’une rixe et qui va chercher à mettre des mots sur ce que l’on lui cache. Cette pièce, qui aborde la question de l’inégalité des chances, est passée à la MC93 de Bobigny, en province… J’ai animé des ateliers d’écriture dans des écoles, en prison, dans des centres de loisirs de Seine-Saint-Denis. Avec La Canaille, on a chanté à Montreuil, au Canal 93 à Bobigny, au 6B à Saint-Denis… Après la sortie de « Portraits crachés » fin janvier, nous sortirons un 10ème album « Ce que le ventre dit » qui correspond à un projet en commun avec la slameuse d’origine congolaise Lisette Lombé. On en dévoilera quelques titres le 27 mars à la bibliothèque Robert-Desnos à Montreuil… en embrayant sur des tournées en France et en Europe. Souhaitez-nous bonne chance, l’emploi du temps est bien rempli et on a le vent dans le dos !
Prochain album « Portraits crachés » en collaboration avec le chanteur Loïc Lantoine qui sort le 30 janvier
Concert vendredi 27 mars 2026 à la bibliothèque Robert-Desnos située au 14 Boulevard Rouget de Lisle à Montreuil
Crédit-photo : Marc Nammour