Luna Granada, douceur sur la ville
- Arrivée à Saint-Denis il y a 16 ans, elle y crée La tête ailleurs. Sa maison d’édition associative réunit des graphistes, des illustratrices, des auteurs qui habitent pour beaucoup le département.
- Luna Granada fabrique des livres pour enfants qui racontent la ville et ont pour décorum Aubervilliers, St-Ouen, St-Denis…. Elle en parle avec douceur. Sa collection Déambule aux coins arrondis et aux pages veloutées lui ressemble.
Vous avez fondé une maison d’édition associative. C’est à la fois une maison d’édition et une association. Comment cela fonctionne ?
Ce sont deux volets qui se nourrissent et se complètent. J’édite des artistes du territoire du 93 en jeunesse et je développe des projets socioculturels autour des livres avec les habitants dans différentes villes aussi du 93. En effet, les 2 sont liés.
En quoi une maison d’édition associative est différente d’une maison d’édition ?
Certaines maisons d’édition prennent le statut associatif par commodité alors que La tête ailleurs met son savoir-faire et son réseau d’artistes, au service des besoins des habitants. C’est vraiment son ADN. Nos livres participatifs avec les habitants ancrent notre maison d’édition dans son territoire. L’année dernière, lors de balades dessinées, nous avons incité les jeunes à sortir avec un crayon et à dessiner leur environnement, à regarder. C’est une manière de prendre ou de trouver sa place dans son espace de vie.

(Ndr Luna Granada montre un livre participatif)
Celui-ci par exemple est un projet qu’on a mené à Villetaneuse. Ce livre a été mis en page par des artistes mais les créations qu’on peut y voir sont celles des jeunes qui ont suivi le projet. Nous avons plein de petits livres de restitution. L’idée, c’est aussi de montrer aux jeunes, qu’il est possible d’être des artistes du territoire, qu’il est possible de travailler dans ce domaine-là, qu’il est possible d’oser développer son imaginaire.
Vous proposez aussi des ateliers d’écriture ?
Avec l’association l’AFEV, les jeunes ont écrit des petites fiches d’identité assez synthétiques de leur quartier idéal. Ce ne sont pas à proprement dit des ateliers d’écriture. L’idée n’est pas de mettre le nez dans les difficultés mais au contraire de prendre un petit peu confiance, d’être valorisé. (NDR l’AFEV travaille avec des publics en échec scolaire) Voilà pour le volet associatif. Pour le volet maison d’édition, l’idée c’est aussi d’encourager, de donner confiance à de jeunes artistes -pas forcément en âge- mais en tout cas des personnes qui n’ont peut-être jamais fait de livres encore. Des artistes qui illustrent mais n’ont jamais fait de livre. J’essaye de les accompagner dans ce processus-là.

Votre maison d’édition trouve essentiellement l’inspiration en Seine-Saint-Denis. C’est subtil mais ceux qui y vivent ou y travaillent reconnaîtront ce département en mutation. La Seine-Saint-Denis, est-ce votre ligne éditoriale ? est-ce votre colonne vertébrale ?
Moi, c’est vraiment en arrivant à Saint-Denis, il y a 16 ans que j’ai eu envie de créer ma maison d’édition. Avec cette ville, mais plus largement ce territoire que j’ai découvert au fur et à mesure. Il y a l’idée de représenter des paysages urbains, des paysages qu’on peut identifier dans nos livres : là c’est Aubervilliers, là c’est Saint-Denis, là c’est Saint-Ouen. Il y a des petits clins d’œil aux villes. C’est amusant. Le jeune lecteur peut retrouver son cadre de vie dans les histoires, dans les livres.
Comment avez-vous fait pour publier votre premier livre ?
J’ai démarré par mes propres projets pour apprendre ce que c’était que l’édition. J’avais une envie mais je n’y connaissais pas grand chose. J’ai quand même tâtonné. J’ai fait des livres au coup de cœur : un roman, un livre photo avec Yvan Loiseau… Cette maison d’édition -telle qu’elle est maintenant avec ses thématiques- s’est réellement développée en 2018.
Vous gardez encore la possibilité d’avoir un petit coup de cœur ?
Ce ne sont que des coups de cœur. Mais ça m’a pris un peu de temps de clarifier la ligne éditoriale de La tête ailleurs, qui édite des livres jeunesse illustrés comme ces albums et la collection Déambule.
Votre maison d’édition est installée à Saint-Denis au 6B et vos livres sont imprimés à Rosny.
Seule la collection Déambule est imprimée à Rosny. Les albums, eux, sont imprimés dans le sud de la France. La collection Déambule marche bien. Un livre Déambule, c’est 10€ alors que l’album c’est 15. Cela permet d’avoir un objet moins coûteux en gardant quelque chose de très qualitatif au niveau de l’impression et des illustrations. Le public de Seine-Saint-Denis n’a pas forcément 15€ pour un livre.

C’est un objet qui peut donner envie aux enfants de lire. Ses pages sont douces, les coins sont arrondis, il ne pèse pas. C’est presque comme un petit doudou.
Si on s’endort avec, on ne se blesse pas. C’est vrai.
Y a-t-il une certaine fierté à tout fabriquer ici ?
J’étais fière que ma fille naisse à Saint-Denis et je suis fière que mes livres soient du 93. Je le revendique sur les salons. Il y a cette fierté -j’allais dire- à l’origine. Et puis après c’est la vie, des rencontres avec les artistes de ma ville, les artistes que je vais rencontrer sur un salon, des voisines de stand. On discute, on sympathise, on reste en contact et finalement, au bout du compte, on va faire un livre un ou 2 ans après. Imprimer la collection Déambule à Rosny-sous-Bois, c’est à la fois pratique, logique, écologique et professionnel. Tout s’imbrique.
Les histoires sont-elles écrites pour les enfants des villes ?
Ce sont des histoires très universelles, parfois avec des personnages qui sont des animaux. Nous avons deux livres : « Le chat qui voulait voir les étoiles » et « Une oasis » dont on a vendu les droits à un éditeur turc. C’est drôle que ces livres voyagent en Turquie. Ils ne connaissent pas le 93. Et je ne sais pas comment sont les villes là-bas.
Vos contes abordent les questions environnementales…
J’aime bien quand les histoires pour enfants proposent un univers oscillant entre imaginaire et sensibilisation sociale ou environnementale. C’est le monde dans lequel on évolue : il y a de la place pour la poésie, mais c’est important aussi de parler des problèmes.