Fatima Daas, romancière : « surtout ne pas aller là où on m’attend»

Fatima Daas, romancière : « surtout ne pas aller là où on m’attend»
Entretien
  • Après La Petite Dernière, un premier livre salué par la critique et les lecteurs, et récemment adapté au cinéma par Hafsia Herzi, Fatima Daas a sorti à la rentrée Jouer le jeu.
  • Dans ce roman, l’autrice originaire de Clichy-sous-Bois questionne les stéréotypes liés à l’école, la pression sociale exercée sur les jeunes issus de milieux populaires et la méritocratie.

Avec son premier livre, La Petite Dernière, Fatima Daas entrait en littérature par le biais de l’autofiction. Dans son deuxième roman, Jouer le jeu (Éditions de l’Olivier), l’autrice, qui a passé son enfance à Clichy-sous-Bois, se replonge dans les années lycée en banlieue (sans préciser laquelle), ce temps des questionnements et des tâtonnements, et dresse le portrait d’une génération qui interroge sans fard la devise républicaine « Liberté, Égalité, Fraternité ».

Pour La petite dernière, vous avez déclaré que ce livre s’était imposé à vous, que vous n’aviez pas eu le choix de l’écrire car il parle d’un sujet personnel qui n’avait jamais encore été traité – l’histoire d’une adolescente musulmane, lesbienne, qui grandit dans un quartier populaire. Dans Jouer le jeu, votre second roman, vous passez à la fiction, pourquoi ce choix ?

Pour mon premier livre, j’avais commencé par écrire un texte sans savoir que celui-ci deviendrait un roman avec des personnages et une histoire. J’écrivais parce que c’était nécessaire, cela me faisait du bien, cela m’aidait à comprendre qui j’étais. Là, la démarche est complètement différente. C’est un deuxième livre, l’attente n’est pas la même. Et puis je tenais à sortir de l’introspection personnelle pour passer à la fiction et m’exprimer à la 3e personne. Pour être considérée comme une autrice à part entière, il fallait en passer par là. C’était un vrai challenge. Pour mes personnages et pour être au plus près du réel, je me suis inspirée des élèves que j’ai pu rencontrer ces dernières années via des ateliers d’écriture [aux Ateliers Médicis, à Clichy-sous-Bois, notamment, ndlr] ou ma résidence au Lycée Lavoisier, à Paris. Je suis aussi allée piocher dans mes souvenirs d’enfance et d’adolescence. Les élèves dont il est question dans le livre me sont familiers et auraient pu être mes amis dans la vie.

En plus d’être le premier, votre précédent livre a reçu les éloges de la critique et du public. Avez-vous eu du mal à vous remettre sur les rails maintenant que vous vous savez attendue ?

Il s’est passé environ cinq ans entre les deux publications. J’ai eu le temps de réfléchir, de me poser, de mettre mes idées à plat. L’attente médiatique est là car mon premier livre a été traduit dans plusieurs langues et adapté au cinéma mais je suis moins naïve. Aujourd’hui, je ne veux surtout pas aller là où on m’attend, faire un roman qui serait une bombe, un choc, qui aurait valeur de manifeste. Je n’ai pas envie d’être récupérée et qu’on me mette dans une case. Je veux garder ce rapport à l’écriture, proche de la justesse. Je veux rester libre.

Dans ce roman, vous battez en brèche la méritocratie et vous faites le portrait d’une génération en quête d’émancipation. Comment vous est venu ce sujet ?

C’est la réception de La Petite Dernière qui a déclenché l’écriture de Jouer le jeu. La médiatisation de mon premier roman m’a placée dans la peau de « la fille issue d’une famille d’immigrés algériens, ayant grandi en banlieue qui a réussi grâce à l’école et qui devait être pour cela hyper reconnaissante ». Au travers des diverses interviews que je donnais, on voulait faire de moi le porte-voix du discours méritocratique. Or, les choses ne sont pas aussi simples. Dans mon dernier livre, j’ai éprouvé le besoin de rétablir une certaine vérité, d’apporter de la nuance en explorant le lien à l’école des adolescents et ce que le système scolaire produit chez eux. Le personnage principal, Kayden, est l’élue, celle qui doit réussir et sur laquelle on décide de miser pour entrer à Sciences Po [par le biais d’une convention d’éducation prioritaire qui permet aux élèves de milieux sociaux défavorisés d’entrer dans cette prestigieuse école grâce, notamment, à une procédure de sélection dédiée, ndlr]. Mais on décide pour elle, sans se demander si cette école n’est pas trop grande pour elle, sans jamais consulter son désir.

Vous évoquez le quotidien d’un groupe d’ados à travers leur relation à l’école et vous insistez beaucoup sur leur vulnérabilité mais aussi leur résilience. Pourquoi ?

Je voulais qu’on retrouve dans ce livre les ingrédients de la tendresse, de la bienveillance, de la colère. Rappeler que face à un système scolaire qui parfois vous écrase, on peut s’appuyer sur des personnes ressources comme les amis ou la famille. Enfin, montrer aussi que tout n’est pas sombre à l’école, qu’il existe des profs politisés qui sont en désaccord avec certaines pratiques.

Kayden vit une période trouble, elle s’interroge énormément et elle est en même temps un objet de désir pour son enseignante. Celle-ci pose son dévolu sur elle car le système te demande de trier les élèves tout en cultivant un amour impossible. Cette relation de pouvoir d’un adulte sur un ado n’avait à mon sens pas été suffisamment traitée, j’ai eu envie de l’explorer.

Se replonger dans l’adolescence a-t-il été difficile ?

J’ai 30 ans mais j’ai le sentiment d’avoir encore un pied dans l’adolescence, je suis restée connectée à cette période dont les souvenirs sont encore frais. Les scènes de classe qui sont évoquées dans le livre sont du vécu. L’objectif pour moi était d’en saisir la temporalité si particulière. J’ai essayé de restituer le temps lent de l’école, ses décors, ses couloirs, son CDI, les pauses déjeuners au kebab du coin, qu’on sente l’attente, la désillusion. J’aime le naturel des ados, le fait qu’ils disent ce qu’ils pensent.

« En Seine-Saint-Denis, la vie de quartier et l’entraide sont très développées, les gens sont moins speeds… Cette chaleur humaine, je ne l’ai retrouvée nulle part ailleurs. »

Pourquoi insistez-vous sur le décalage qu’il peut y avoir entre la réussite sociale et l’accomplissement personnel ?

Les deux sont compatibles mais j’ai choisi ici de faire le distinguo. Un prof a parfaitement le droit d’épauler un élève pour l’aider à faire le bon choix, c’est même une chance, mais il y a une limite à ne pas franchir. Non seulement Kayden n’avait jamais entendu parler de Sciences Po mais en plus elle se retrouve dépossédée de son choix, on ne la consulte jamais, comme si elle en était incapable. On demande très tôt aux élèves ce qu’ils veulent faire de leur vie alors que chez les adultes, cette question n’est parfois jamais résolue.

Comment est née chez vous l’envie d’écrire ?

Elle est arrivée très tôt. J’étais ado et j’avais beaucoup de mal à m’exprimer. Un jour, j’ai appris la mort de ma cousine, qui avait seulement 4 ans, j’étais terrassée, je ne comprenais pas que cela puisse être possible. Pour soulager ma douleur, je me suis mise à lui écrire des lettres post-mortem. Une démarche mystique mais qui m’a donné goût à l’écriture. Au lycée, j’ai intégré un atelier d’écriture et c’est là que j’ai fait lire mes textes pour la première fois.

Vous avez grandi à Clichy-sous-Bois, quels souvenirs gardez-vous de votre enfance ?

J’ai vécu beaucoup de bons moments là-bas. Pour rien au monde, je n’aurais voulu grandir ailleurs. J’y retourne, parfois pour voir ma famille et mes amis. Cette ville m’évoque des rires, des moments heureux, le temps était suspendu.

Avez-vous gardé un lien avec la Seine-Saint-Denis ?

Je suis très attachée à ce département. Après avoir vécu un temps à Paris, je me suis installée à Aubervilliers il y a deux ans. Et je ne regrette vraiment pas. De ce côté du périph’, la vie de quartier et l’entraide sont très développées, les gens sont moins speeds… Cette chaleur humaine, je ne l’ai retrouvée nulle part ailleurs.

Un troisième livre est-il en préparation ?

Non, pas encore. Je suis actuellement en pleine promo (presse, télés, radios), je cours les festivals, participe à des rencontres dans les librairies, je n’ai de toute façon pas le temps d’écrire et pas la tête à ça. Rencontrer son lectorat, c’est le moment que n’importe quel écrivain attend avec impatience. Après avoir été plongée dans un état de solitude durant les années d’écriture, c’est une vraie récompense.

Propos recueillis par Grégoire Remund

Crédit photo: ©Patrice Normand

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