Bambi, femme fantastique
- La Pantinoise Marie-Pierre Pruvot, dite Bambi, est une des premières femmes transgenres en France.
- A 91 ans, elle a publié récemment ses mémoires "Bambi, une vie ordinaire" qui se lisent comme un manifeste pour la liberté.
- Pour la Journée internationale de visibilité transgenre, elle nous raconte son parcours exceptionnel, entre les paillettes du music-hall et le métier d'enseignante.
Vous êtes née garçon en 1935, dans l’Algérie française. Quand vous êtes-vous rendue compte que ce corps masculin ne vous convenait plus ?
C’est très ancien. Avant l’adolescence, je portais des robes, jouais à la poupée, je me souviens avoir eu un blocage à 4 ans en prononçant mon prénom, à l’époque Jean-Pierre. Quand je me regardais dans la glace, mon physique ne me convenait pas et j’imaginais, je reconstruisais une autre personne mentalement devant le miroir en laissant mes cheveux pousser. A 18 ans, je découvre le casino de la Corniche à Alger qui présente les artistes transformistes du Carrousel et la fameuse danseuse transgenre Coccinelle. C’était un émerveillement et le sentiment qu’une vie rêvée était envisageable. J’ai tout quitté pour Paris et je me suis présentée au cabaret de Madame Arthur. On m’a appris à chanter, me maquiller, monter sur scène malgré un trac épouvantable et enfin, je me suis trouvée très bien sous les strass, enfin apaisée. J’ai commencé par un numéro sur les agentes « pervenches », puis continué avec des rôles de vamp, en choisissant par un concours de circonstance le nom de scène de Bambi. J’ai tissé des amitiés avec les vedettes Capucine, Fétiche, Zambella, Guilda… Il y avait des chamailleries, des rivalités bien-sûr, mais nous nous soutenions comme dans une vraie famille, dans une bulle protectrice où nous partagions beaucoup de légèreté, d’auto-dérision…
Etait-ce facile à l’époque de s’afficher en femme ? Etiez-vous victime de discriminations ?
Si vous saviez… La société des années 50 qui nous tenait à l’écart, n’avait aucun rapport avec le monde d’aujourd’hui. Avec mes soeurs de cabaret, nous étions vues comme des bêtes de foire et réunies par cette exclusion. Nous ne devions pas vivre dans les endroits où la police pouvait nous repérer, à l’exception de Pigalle, sinon elle nous emmenait au poste. La pression sociale était telle que personne n’aurait osé nous embaucher avec un nom masculin sur nos papiers d’identité. On était considérées comme non conformes à la nature, monstrueuses et donc objets d’une grande curiosité, ce qui faisait une grande partie de notre succès. Quand j’ai eu un petit ami par exemple, sa mère l’a envoyé chez un psychiatre, qui l’a finalement rassuré sur son état mental. De plus, les travestis avaient à l’époque la réputation d’être des prostituées et donc refoulées de partout.
Les choses ont changé de manière révolutionnaire depuis trente ans, les jeunes queers d’aujourd’hui n’ont aucune idée de la lutte permanente que nous avons menée pour vivre. La société à Pantin et ailleurs est beaucoup plus tolérante, même si je pense qu’il faut faire attention sur la question des enfants qui veulent changer de sexe, pour ne pas braquer les familles.
Vous avez été une des premières à prendre des hormones et pratiquer une vaginoplastie. Comment avez-vous vécu ces changements ?
J’ai pris assez vite des Ovocyclines et du Distilben pendant les années passées chez Madame Arthur et au Carrousel. Sur le conseil de Coccinelle, j’ai fait une opération à Casablanca, un acte qui était alors interdit en France. J’avais peur que cela enlève quelque chose au plaisir mais j’ai été rassurée. A 33 ans, un ami m’a piquée en me traitant de « Vieille gloire », ce qui m’a incitée à réfléchir à une nouvelle voie, d’autant plus que je désirais alors devenir comme Madame tout le Monde. J’ai passé mon Baccalauréat et obtenu le CAPES de Lettres puis j’ai été mutée en tant qu’enseignante dans des collèges à Cherbourg. Ne souhaitant pas être reconnue, je me suis créée un personnage un peu hippie en portant un bandeau d’indienne. J’ai transmis aux élèves ma passion pour l’écriture et la littérature pendant 25 ans dans la Manche puis à Garges-lès-Gonesse.
Et vous décidez de vous installer en Seine-Saint-Denis…
En effet, j’ai vécu 18 ans dans un duplex du Bas-Montreuil où je me suis installée avec ma compagne Uta. A la retraite, j’ai écrit une autofiction et des autobiographies racontant mon histoire et mon secret. J’ai déménagé il y a 19 ans à Pantin, une ville multiculturelle qui bouge énormément avec l’implantation des ateliers d’Hermès, des anciennes Halles qui vont être reconverties en tiers-lieu… La Seine-Saint-Denis soutient la Pride des Banlieues, certains lieux comme le bar Gallia ou le Dock B sont considérés comme des bastions queers, ce qui rassure sur la visibilité des LGBTQI+ aujourd’hui entrée dans les moeurs.
Après avoir été condamnée moralement dans les années 50, j’ai bénéficié d’une couverture médiatique phénoménale dans Le Monde, Libération , Têtu… et j’ai même reçu les insignes de Chevalier de l’ordre du mérite après les Palmes Académiques à la retraite. La drag-queen Hugo Bardin – alias Paloma – lauréate de la première saison de Drag Race France travaille visiblement à la réalisation d’un biopic sur mon parcours. C’est dire si le monde a changé ! Je suis soulagée de voir que les personnes transgenres peuvent être plus sereines aujourd’hui dans une société plus inclusive.

Marie-Pierre Pruvot dans une salle de classe de Querqueville en 1974
La Seine-Saint-Denis mobilisée contre la transphobie
Engagé contre les discriminations, le Département finance des ateliers de sensibilisation contre les LGBTQI+phobies dans de nombreux collèges du territoire. Plus de 120 élèves impliqué·es dans les Clubs Egalité de leur établissement se réuniront le 5 mai au sein de la Micro-Folie de La Courneuve pour lutter contre toute stigmatisation qui toucheraient leurs camarades lesbiennes, gays, bisexuel·les, transgenres…
Créée en 2022 par la Seine-Saint-Denis, une Caravane sillonne les villes du département (parcs, marchés, places de mairie…) afin d’informer les habitant·es sur leurs droits et aborder les questions de discriminations sous différents angles, notamment les LGBTQI+phobies, les inégalités de genre… Une action qui s’inscrit dans la politique volontariste du Département, qui soutient des associations comme Queer education et organise des événements culturels, des groupes de parole ou des permanences de santé sexuelle.
Une façon d’agir concrètement pour que le corps et la sexualité ne soient plus des facteurs d’exclusion mais d’épanouissement.