Mystère bouffe, 30 ans de feu sacré

En août prochain, cette compagnie s’inspirant des principes de la Commedia dell’Arte fêtera ses trente ans d’existence au Pré-Saint-Gervais. Plongée dans l’univers d’une troupe passionnée, portée encore et toujours par son envie de faire du théâtre populaire et accessible à tous.

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« Pose ton masque sur l’avant-scène, tu viendras le reprendre après. » Nelly Quette, auteure et metteuse en scène, donne ses instructions à Caliban, ou plutôt à l’acteur Frédéric Kontogom. Dans le petit théâtre de tréteaux du « Mystère Bouffe », la troupe est en pleine répétition du nouveau spectacle de la compagnie, « Entre deux tempêtes ».
Les deux « tempêtes » en question sont celle de Shakespeare et celle, beaucoup plus contemporaine d’Aimé Césaire, la confrontation des deux se voulant une réflexion sur le colonialisme et la décolonisation, sur les rapports de domination entre l’Occident et l’Afrique.
« L’oeuvre fait se rencontrer le racisme de l’époque de Shakespeare et celui de l’époque de Césaire. De cette confrontation naît un constat : ce racisme est toujours d’actualité, mais il s’est déplacé. L’Afrique d’aujourd’hui s’entend dire qu’elle est historiquement coupable de son retard économique. », explique Nelly Quette, l’auteure qui a cousu ensemble les deux œuvres pour donner naissance à une troisième.

Un discours qui pourrait paraître très intellectualisé au premier abord. Pourtant, il n’en est rien. Comme toutes les pièces créées par la compagnie, « Entre deux tempêtes » se veut d’abord un théâtre populaire, parlant au plus grand nombre, soulevant des questions d’actualité.
« Nous défendons un théâtre chanté et dansé, un théâtre qui touche le coeur des gens, qui puisse se jouer au maximum dans des espaces publics », fait valoir Martine Bouteiller, directrice de la compagnie et co-fondatrice de « Mystère Bouffe ».
En 35 ans d’existence, dont 30 au Pré-Saint-Gervais, ces grands principes n’ont pas bougé, même pas après le décès en 2011 du premier directeur artistique de la compagnie, Gilbert Bourébia. « On ne fait pas que de la Commedia dell’Arte, mais ce style, en tant que théâtre total, nous attire, forcément » , abonde Martine Bouteiller.
Logiquement, « Mystère Bouffe » emprunte donc aussi aux codes du théâtre populaire à l’italienne : des masques, des scènes de théâtre chanté ou encore le procédé du théâtre dans le théâtre. Dans le cas de « Entre deux tempêtes », l’histoire se concentre par exemple sur une troupe chargée de monter sa propre pièce sur « La Tempête » et faisant toutes sortes de réflexions sur les manières de la jouer.
« Comme on tourne toujours autour des mêmes sujets depuis la naissance du théâtre, voire de l’humanité, il faut arriver à retravailler les choses, à les repenser : le théâtre dans le théâtre est un procédé fertile de ce point de vue », témoigne Lisa Labbé, l’une des comédiennes de la pièce et qui a par ailleurs monté elle-même « La Cour des miracles », d’après Victor Hugo (voir par ailleurs).

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Retour dans la salle obscure. On surprend Premislaw Lisiecki et Lisa Labbé – deux des acteurs de la pièce qui en compte 5 au total - en pleine répétition d’un extrait a cappella du « Lion est mort » des « Pow Wow. Le swing est bon, ne manque que le public.
De temps à autre, Héloïse Fournier passe une tête. La jeune femme est la costumière de la compagnie. Car, chose assez rare, « Mystère Bouffe » possède son propre atelier, attenant à la salle de répétition. C’est dans cette pièce remplie de tissus et d’étoffes en tout genre que se préparent les costumes des pièces à venir. Ce lundi, Elsa et My-Linh, deux stagiaires, sont d’ailleurs en train de plancher sur le costume de Miranda, la fille de Prospero, personnages de « La Tempête » de Shakespeare.
« La difficulté pour cette pièce, c’est que Nelly Quette a souhaité une ambiance années 30, qui rappelle le summum de la période coloniale, témoigne Héloïse Fournier. Nous sommes donc en train de reproduire les coupes en biais qui avaient cours en ce temps-là ».

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Mais soudain, le bruit des machines à coudre se tait pour laisser place aux cliquetis des assiettes. C’est l’heure de la pause dans la cuisine d’à côté. Acteurs, costumières et les trois personnes chargées de la partie administrative, tout le monde se réunit pour partager un repas sans chichis, à la bonne franquette. « Mystère Bouffe », c’est aussi ça : la joie et le plaisir d’être une vraie troupe, qui joue mais aussi rit ensemble, comme aux temps de Molière ou de Goldoni.

Entre deux blagues, Frédéric Kontogom, alias Caliban, nous raconte les interventions auprès de scolaires que la compagnie assure également. Pour « Entre deux tempêtes », l’acteur a ainsi rendu visite à six reprises à des 4e du collège Gustave-Courbet de Romainville, dans le cadre d’un parcours artistique et culturel. « Avec cette pièce, on parle de thématiques comme le colonialisme, la discrimination raciale, le vivre-ensemble. Forcément, ça fait réagir les élèves », affirme le comédien qui a aidé ses 16 protégés à monter leur propre spectacle qui sera joué en lever de rideau de la pièce à proprement parler le 14 avril prochain.

Ses explications sont interrompues par quelques claquements de mains. Nelly Quette, la metteuse en scène, bat le rappel. C’est reparti pour deux heures de répétition. « Entre deux tempêtes », acte II, avec un sourire non dissimulé. Trente ans que ça dure au Pré-Saint-Gervais, et le plaisir est toujours intact...

Christophe Lehousse

N.B : deux dates en Seine-Saint-Denis pour deux spectacles différents :

- « La Cour des Miracles », d’après Victor Hugo, à Bobigny le 19 février à 20h30 à la salle Pablo Neruda, 31 avenue du président Salvador Allende

- « Entre deux tempêtes », d’après Shakespeare et Aimé Césaire, à Romainville le 14 avril au Palais des fêtes à 14h, puis 20h30

http://www.mysterebouffe.com/


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Trois questions à Lisa Labbé, metteuse en scène de La Cour des Miracles, joué le 19 février à Bobigny

Pourquoi avez-vous choisi d’adapter « Notre-Dame de Paris », de Victor Hugo au théâtre ?

« D’abord parce que les personnages de « Notre-Dame de Paris » m’ont toujours fait rêver. Esmeralda est la femme idéale, libre, danseuse, belle, jeune, bohémienne. Et Quasimodo est un personnage extrêmement intéressant : il est en dehors de la société des hommes et il faut aller chercher au-delà de son visage pour trouver sa beauté. Par ailleurs, l’oeuvre de Hugo reste d’une actualité extraordinaire : dans Notre Dame, il critique la toute-puissance de la religion catholique, mais cela peut être généralisé à tous les dogmes. De plus, comme on fait un théâtre d’archétypes, de symboles, je voyais très bien comment adapter l’oeuvre de Victor Hugo dans ce sens. »

Qu’apporte le fait de jouer la pièce façon Commedia dell’Arte ?

« Le théâtre que nous défendons, c’est de la spontanéité, de l’improvisation, de la fluidité. On veut revenir à l’essence même du théâtre de bateleurs qui consistait à jouer de ville en ville devant un public populaire. De par ma formation (l’Académie internationale des arts du spectacle, école fondée par Carlo Boso, ndlr), il était clair que si je montais un spectacle, c’était avec l’intervention de masques, de musique, de corporalité. »

La pièce tourne depuis sa première en 2014. Etes-vous satisfaite des retours du public ?

« Oui très. On fait vibrer la beauté des mots de Hugo et souvent on sent que la salle est très réceptive. A mon goût, on ne capte pas encore suffisamment un public peu habitué à venir au théâtre, alors que c’est un de nos buts principaux. Moi je suis originaire de Drancy, j’ai habité à Saint-Denis puis Montreuil, ça m’importe vraiment que la Seine-Saint-Denis vienne au théâtre. On intervient aussi devant dans des collèges et des lycées et j’aime bien percevoir les réactions des adolescents qui ne se cachent pas. Quand ça parle d’amour ou même de sexe, la salle frissonne, c’est émouvant. »

Propos recueillis par CL

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