Le festival d’Angoulême par Édith

Le Salon du livre et de la presse jeunesse de Seine-Saint-Denis l’a couronnée en 2015 pour Le Jardin de Minuit, une bande dessinée tirée d’un roman écrit par la Britannique Philippa Pearce et éditée par Clotilde Vu. Édith, auteure de vingt albums, nous parle d’Angoulême 2016, de Riad Sattouf et de la place des femmes dans la BD.

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Comment expliquez-vous qu’il n’y ait aucune femme dans la première liste d’auteurs sélectionnés pour recevoir le grand prix du Festival de BD d’Angoulême ?
Je n’en sais rien. Des raisons, il y en a eu plusieurs qui ont été données. Je pense que cette liste est faite par des gens qui ne connaissent pas vraiment la bande dessinée, qui n’en connaissent que les plus gros succès ou les noms les plus traditionnellement cités.

Des gens incultes ?
Non. C’est un manque de curiosité.

Pour qui avez-vous voté ? Pour une femme ?
En fait j’avais voté pour Claire Wendling qui n’a pas une grosse carrière BD, elle a fait deux séries. Elle a beaucoup travaillé aux États-Unis. Mais par son dessin elle a amené quelque chose. On est beaucoup à admirer son dessin, sa volonté, son intransigeance. Des trois noms qui sont en tête, aucun ne veut de ce prix pour des raisons différentes.

Personne ne veut de ce grand prix au final, c’est ça ?
S’il n’y a pas de grand prix cette année, ce n’est pas bien grave non plus. Les choses sont là pour bouger aussi. En 1993 lorsque j’ai eu l’Alph-art pour Jack, c’était mon deuxième Angoulême. J’entendais les gens parler avec regrets d’Angoulême dans les années 80, et ceux qui parlaient des débuts du festival dans les années 70. Ça ne me gêne pas que le festival évolue.

Que pensez-vous du communiqué de presse de Riad Sattouf et de son engagement féministe ?
Le fait que ce soit Riad qui ait manifesté le premier son désaccord était beaucoup plus acceptable pour pas mal de gens. Il n’y a pas eu de contestation, de critique très virulente après, étant donné sa notoriété et sa visibilité mais aussi parce que c’est un auteur qui a pris position le premier et non une auteure. Mais ça n’enlève rien à ses qualités, à son courage, d’avoir pris cette décision et de l’avoir fait rapidement. Je le remercie pour cela.

C’est un milieu sexiste, la BD ?
Je connais bien le milieu des auteurs de bandes dessinées et beaucoup d’auteurs masculins ne sont pas sexistes. Peut-être juste un peu paresseux. Ils n’iront pas secouer le cocotier. Mais une fois secoué par Riad, la plupart étaient d’accord avec lui.
Nous, les dessinateurs de bandes dessinées, sans jeu de mot, nous sommes quand même, pour la plupart, dans une bulle par rapport à la réalité.
Nous ne sommes pas vraiment dans le réel, ce qui peut mettre une grande distance avec les problèmes de société, et si on ne fait pas d’effort pour s’y intéresser. On peut très bien être à côté, sans mauvaise volonté, c’est juste qu’on n’est pas dedans quoi. C’est un peu dû au travail que l’on fait. Travailler tout seul chez soi et sur des sujets souvent imaginaires, ça n’aide pas à se brancher sur la vie réelle.

Ça a mis le doigt sur un problème plus large. On s’est demandé à cette occasion qui fait la sélection, sur quels critères ?
Il y avait déjà des critiques, mais elles restaient internes à la profession, elles étaient sur les forums de discussions entre auteurs, dans la presse spécialisée. Si la problématique s’était portée uniquement sur le vote du grand prix d’Angoulême qui en aurait eu quelque chose à faire ? C’est un petit monde –la bd- qui n’est pas bien grand. Aucun journaliste n’aurait fait d’articles. Et en même temps ce n’est pas quelque chose d’important non plus. Le fait qu’il n’y ait pas eu d’auteurs féminins dans cette liste a fait parler de ça en intéressant les médias.

Pour vous c’est quoi la mixité ?
Qu’on soit une dessinatrice, un dessinateur, une auteure, un auteur, on doit avoir les mêmes possibilités de choix, qu’on ne soit pas freiné par des a priori, des opinions de décideurs. Il y a aujourd’hui 12% de filles dans la BD. S’il y en avait 15% tant mieux, s’il y en avait 20% il y en aurait 20%. Ce n’est pas un but à atteindre. Quand je pense mixité, je ne pense pas à des chiffres. Moi je ne voudrais pas qu’il y ait une dessinatrice, une auteure qui me dise un jour : « J’aurais aimé faire de la BD mais ... ». C’est une phrase que j’aimerais ne pas entendre.

Où en est-on aujourd’hui ?
J’ai 55 ans, j’ai été élevé dans les années 70. J’ai vu des avancées dans la liberté des femmes, dans leur liberté de choix. Je l’ai vu comme enfant, témoin, et puis comme adolescente et jeune adulte et j’en ai profité. Je n’ai jamais été militante, militante féministe. Mais c’est quelque chose que je vivais tous les jours.
Il y a plein de situations où je ne me posais pas la question de savoir si en tant que femme, j’avais le droit de le faire ou pas. Mais ça découlait aussi d’une décennie d’avancées pour les femmes. Je pense réellement qu’il y a une régression par rapport à ces idées-là.

Le débat sur la place des femmes dans la BD est désormais sur la place publique.
On m’a sorti : on ne va pas nous faire chier avec la parité des femmes dans la BD, il y a des choses plus importantes, des femmes soldats qui se battent pour leur vie… Je ne suis pas d’accord je pense que chacun doit faire à la mesure de ses moyens. Je ne suis pas sur un champ de bataille, ni dans une entreprise, je suis juste chez moi à faire des livres.
Je ne vois pas pourquoi je ne me battrais pas de chez moi en faisant mes livres pour que les femmes continuent à être libres de leurs choix. La BD, ce prix de BD c’est l’occasion d’assumer mes convictions.
Chaque petite réaction est nécessaire tant que ça va dans le sens de garder notre droit à choisir. Et c’est important. Tout est important dans ce domaine-là.

Propos recueillis par Isabelle Lopez

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