La souffrance des sans-papiers s’expose au théâtre de La Commune

Jusqu’au jeudi 8 octobre, huit migrants, issus d’un collectif de sans-papiers d’Aubervilliers, reprennent « 81, avenue Victor-Hugo », au théâtre de la Commune. Une pièce extrêmement forte sur la condition des immigrés en Europe, qui résonne forcément avec l’actualité.

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crédits photo : Willy Vainqueur

Sur scène, ils sont huit, mais ils parlent avec la force de conviction de 80 personnes, et même de bien davantage. Au théâtre de La Commune, Mamadou Diomandé, Adama Bamba ou encore Inza Koné rejouent avec émotion et sincérité ce qu’ils ont eux-mêmes éprouvé dans leur chair : la terrible vie des sans-papiers, la peur, le déracinement, la sensation de perdre pied face à des lois obscures, l’exploitation du travail au noir.

Créée en mai dernier, déjà au théâtre de La Commune, la pièce a entre-temps rencontré un vif succès, fait sensation cet été au festival off d’Avignon et considérablement changé la vie de ses 8 comédiens. Eux qui avaient pris le risque de monter sur scène alors qu’ils étaient sans-papiers ont désormais été régularisés et vont vers des jours meilleurs. Mais ils n’en oublient pas pour autant qu’ils parlent au nom de leurs 72 autres frères de route, qui habitent comme eux au « 81, avenue Victor Hugo ».

Cette adresse, qui donne son nom à la pièce, est celle d’un Pôle Emploi désaffecté que ces 80 migrants ont investi à partir d’août 2014 à Aubervilliers et qu’un tribunal leur a reconnu le droit d’occuper jusqu’en avril 2016. Chacun y est arrivé au gré de hasards, ballotté par la brutalité de la vie de sans-papiers. Les uns après les expulsions de deux squats à Aubervilliers, d’autres après le terrible incendie rue des Postes qui a ravagé un immeuble privé en juin 2014.

Et c’est là, au 81 avenue Victor-Hugo, dans l’agitation des mobilisations en vue d’une régularisation que les auteurs de la pièce - Olivier Coulon-Jablonka, Camille Plagnet et Barbara Métais-Chastagnier - sont venus trouver le collectif pour leur proposer de dire leur détresse sur scène, de la rendre visible pour ceux qui ne voulaient pas la voir. 
« Très franchement, au départ, on n’était pas partant , confie en aparté Mamadou Diomandé, l’un des comédiens et porte-parole du collectif. Pensez donc, pour un sans-papiers, c’est une exposition accrue, ça comporte énormément de risques. Mais ensuite, on s’est dit qu’il fallait le faire, au nom des 80. »

Le résultat est un moment poignant de vérité, une leçon de courage et de solidarité. Il y a par exemple le parcours de Mamadou Diomandé, parti de Côte d’Ivoire, qui a traversé le désert « pendant trois jours, à marche forcée » puis passé la Méditerranée « à bord d’un bateau tout pourri ». Ou encore celui de Mohammed Zia, originaire du Bengladesh, qui explique en anglais : « J’ai choisi la France parce que pour moi, c’est le pays des droits de l’homme. Mais j’avoue qu’arrivé ici, je ne savais plus trop bien ce que c’était, l’humanité. »

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Malgré la dureté des récits de vie, la pièce n’est pas non plus dénuée d’humour, ce qui ajoute à sa force. « Quand je suis arrivé en France, je pensais que les demandeurs de papiers étaient tous jeunes, que pour les autres c’était réglé depuis longtemps. J’ai donc approché un vieux et je lui ai demandé : et toi, tes papiers, tu les as eus quand ? Il m’a répondu : « Oh là, fils, moi je suis même pas encore allé les demander et je suis là depuis 1998… », raconte Adama Bamba sur un ton jovial qui fait ressortir toute l’absurdité de la situation.

La force de cette pièce, c’est notamment de n’éluder aucun aspect de la vie de sans-papiers, ni la peur incessante d’être pris dans un contrôle de police, ni la dureté du travail au noir, ni la brutalité de certaines situations qui ne sont pas toujours celles auxquelles on pense. « J’avais un rêve, celui de devenir médecin. Je pensais pouvoir le réaliser en France. Mais tout ça, c’est du passé. Maintenant c’est manger et dormir qui comptent », raconte, résigné, un jeune homme timide.

« Mais aussi, ce qu’on veut rappeler avec force, c’est que personne ne songe à s’aventurer loin de chez lui sans de bonnes raisons », explique hors scène Méité Soualiho, un jeune homme avare en mots, mais qui livre sa pensée de manière claire et concise. Et de confier qu’il trouve choquant la distinction faite ces jours-ci entre réfugiés de guerre et migrants économiques, « comme si ces derniers venaient de gaieté de coeur en Europe. »

Le plus touchant reste aussi la solidarité qui se dégage de ce groupe. Rencontrés en marge de la pièce pour savoir ce que le théâtre avait changé pour eux, trois des acteurs ont tout de suite tenu à recentrer le débat. « Nous ne nous rêvons pas comédiens. Nous portons une cause, celle de la régularisation de tout notre collectif (dont 36 personnes ont été régularisées ou sont en passe de l’être, ndlr). Mais au-delà de ça, nous sommes les messagers des déshérités, des sans-espoirs, des gens qui fuient la famine, la guerre. On parle au nom de tout ce monde. Nous demandons aux décideurs de voir la souffrance. » Jeudi soir, la pièce s’est d’ailleurs conclue sur un appel : celui de libérer un des sans-papiers du collectif, arrêté ces jours-ci et placé en centre de rétention au Mesnil-Amelot.

Christophe Lehousse

- Jusqu’au jeudi 8 octobre au Théâtre de la Commune, 23 euros plein tarif, 12 euros pour les Séquano-dionysiens

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Où en est la Seine-Saint-Denis dans l’accueil des réfugiés de guerre ?

Présent jeudi soir à la première de « 81 avenue Victor-Hugo », le préfet de Seine-Saint-Denis à l’Egalité des chances, M. Didier Leschi, a accepté de faire un point sur le déroulé de l’accueil des réfugiés en Seine-Saint-Denis. Alors que le Département a dit et répété sa disponibilité à accueillir des réfugiés des crises syrienne et irakienne et que trois villes - Romainville, Le Raincy et Noisy-le-Sec - ont été identifiées par l’État pour les accueillir, cet accueil est encore en suspens.
Au Raincy, le maire a mis en avant la présence d’amiante dans le bâtiment réquisitionné par la préfecture, une ancienne maison de retraite, pour accueillir 50 réfugiés. « J’attends les rapports d’expertise sur l’amiante pour connaître l’ampleur des travaux à réaliser pour utiliser le site », a expliqué jeudi soir Didier Leschi. A Noisy-le-Sec, le maire s’est opposé à l’utilisation d’un ancien local de PMI appartenant au Conseil départemental, faisant placer des scellés sur sa porte. « Nous finissons l’expertise juridique pour voir comment nous allons réagir », a fait savoir M. Leschi. Enfin, à Romainville, 70 migrants devraient arriver la semaine prochaine.

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