L’adieu de Montreuil à Tignous

Jeudi 15 janvier, le dessinateur de Charlie Hebdo, assassiné à 57 ans aux côtés de ses camarades de Charlie Hebdo le 7 janvier, a reçu un dernier hommage à Montreuil, où il vivait depuis 30 ans.

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« Dessiner, ça me fait rire, mais je le fais avec le plus grand sérieux du monde ». C’est avec ces mots que Tignous, alias Bernard Verlhac, évoquait son art, dans un sujet tourné dans son atelier en 2012 pour la télévision municipale de Montreuil.

Un cercueil couvert de dessins et de caricatures, un temps de chien ensoleillé d’éclats de trompette et d’airs révolutionnaires de « Bella Ciao » : jeudi le dernier hommage rendu à Tignous par plus de 1500 personnes regroupées devant l’Hôtel de Ville rendait justice à cette gravité légère qui le caractérisait si bien.

Pour évoquer la mémoire de ce dessinateur hors pair, il y eut bien entendu d’abord les mots de la famille, des amis. « Un homme d’engagement et de convictions, qui n’a jamais oublié d’où il venait », comme l’a dépeint sa femme, Chloé. Là d’où il venait, c’est-à-dire de Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), cet artiste avait choisi de ne jamais oublier les préoccupations de ces territoires populaires, qu’il avait retrouvés en élisant domicile à Montreuil, il y a plus de 30 ans maintenant.

« Un dessinateur de talent, un génie de la couleur, un roi de la déconne », c’est ainsi que l’évoque Corinne Rey, alias "Coco", une de ses fidèles alliées à Charlie.
La ministre de la Justice Christiane Taubira, également présente jeudi à Montreuil, retenait elle « l’artiste qui s’inscrit dans une haute lignée de dessinateurs judiciaires ». Le dessin de procès, précieux dans la mesure où les caméras n’ont pas accès aux salles d’audiences, c’est en effet comme ça que Tignous était tombé dans le pot à crayons. Cette spécialité allait d’ailleurs ressurgir tout au long de sa carrière, comme dans cet ouvrage réalisé en 2008 sur le procès d’Yvan Colonna, réalisé en compagnie du journaliste Dominique Paganelli.

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Une sensibilité profonde doublée d’un débatteur passionné, c’est le portrait qui apparaissait peu à peu sous la pluie de Montreuil, comme un dessin à l’encre sympathique. « Tignous, c’était quelqu’un de gentil. Gentil et moqueur. On a partagé tant de verres ensemble pour refaire le monde », se rappelle Jean-Marie Ozanne, fondateur de la libraire Folies d’Encre à Montreuil qui l’avait invité de nombreuses fois pour des séances de dédicaces.

« Mais attention, ce n’était pas un tendre non plus. Tignous, en occitan, ça veut dire « la petite teigne » et il devenait d’une férocité merveilleuse face à la bêtise », remarque quant à lui Daniel Herrero, compagnon rencontré « il y a une vingtaine d’années » au Festival du Vent à Bastia. Depuis, le caricaturiste de Montreuil et l’ancien rugbyman toulonnais avaient eu le temps de cosigner un ouvrage sur le sport.

Et puis, jeudi, il y avait aussi toute la foule des anonymes, celle pour qui Tignous dessinait, venue lui dire – à lui et à ses 11 autres compagnons d’infortune – combien ils les avaient fait rire ou réfléchir. « Ce sont des gens qui m’ont accompagné quasiment depuis toujours, explique Jérôme, comédien montreuillois. Depuis l’enfance, Charlie m’a aidé à m’informer en toute indépendance et m’a fait marrer. Ces gens de grand talent parlaient librement et ils l’ont payé de leur vie ».

Un peu plus loin, Lamia Hanni, étudiante en mathématiques et venue de Vincennes démontre par sa présence que toutes les générations se sentent concernées. « J’aimais bien leur façon de dénoncer certaines choses, cette force qu’ils avaient de maintenir la raillerie au premier plan » . Choquée par la barbarie des attentats, cette jeune femme confie aussi une certaine appréhension : « j’espère que les gens vont savoir faire la différence entre ces extrémistes et les musulmans. Je suis musulmane non pratiquante, et l’Islam, ce n’est absolument pas ça. »

Luzia Nord, femme de ménage sur le chemin du travail, a elle aussi tenu à prendre un peu de son temps pour dire son indignation. « Je suis là parce que je ne supporte pas les injustices. Bien sûr, on peut chacun avoir sa religion, mais il faut aussi accepter la critique », souligne cette Portugaise, Montreuilloise de cœur depuis 25 ans. « Je n’achetais pas Charlie avant, mais je vais le faire désormais. On a besoin d’être libres, tout en respectant chacun bien sûr, mais on a besoin d’être libres. » Une phrase à laquelle Tignous aurait souscrite à coup sûr.

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Christophe Lehousse

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