« Caricaturer, c’est une manière de parler de ce qui est interdit »

Les caricaturistes Bonill, Damien Glez et Willis from Tunis ont animé des ateliers auprès de 250 élèves dans les collèges de Seine-Saint-Denis. Le 10 juin, ils les ont retrouvés dans les locaux du journal Le Monde pour aborder la liberté d’expression lors d’une conférence dirigée par Plantu.

Il est venu avec beaucoup de simplicité au collège Cesaria-Evora, à la rencontre des collégiens. Xavier Bonilla, alias Bonill, caricaturiste politique de haute volée dans son pays, l’Equateur, a dépassé son cahier des charges en livrant une vraie leçon de vie aux enfants de Montreuil, à l’occasion d’un atelier animé par l’association Cartooning for Peace. « Pourquoi faites-vous ce métier ? » demande Mustapha, un élève de quatrième. « Bonne question. C’est mon métier, j’aime faire ça. Est-ce qu’on demande à un footballeur pourquoi il est footballeur ? »

Les enfants écoutent avec attention le caricaturiste politique : « Moi, quand j’avais votre âge j’aimais dessiner et rigoler. La caricature, ça commence à l’école. J’ai étudié les sciences politiques. Finalement je me suis décidé pour le journalisme, le dessin. Et on a commencé à me payer pour mes dessins. On construit sa vie comme cela… selon les opportunités et ses convictions. Et on insiste sur ce chemin. C’est comme ça qu’on trouve sa voie. »

Bonill leur montre un dessin qu’il a fait lorsqu’il avait 14-15 ans : une machine à écrire d’où sort un gant de boxe… déjà la liberté d’expression, un de ses thèmes de prédilection. « Est-ce qu’il y en a qui dessinent parmi vous ? » Une main se lève timidement. « Qui caricature ses profs ? » La main se baisse. « Et là sur ce dessin qu’est-ce que tu vois toi ? » « Une personne qui parle beaucoup » répond un jeune garçon. Toujours à propos du même dessin : « Et toi ? » « Une personne qui en menace une autre » explique un second, « Et toi ? » « Une personne très énervée parce qu’elle est toute rouge. » En découvrant qu’un même dessin peut être lu de différentes manières, les collégiens comprennent. « Parfois le lecteur finit de donner un sens au dessin. » L’occasion pour Bonill de parler de son pays et de son métier confronté à la censure : « Il peut arriver que l’administration voie dans un dessin quelque chose que le dessinateur n’a pas voulu mettre. Il faut savoir qu’il existe en Equateur une loi de la Communication qui refuse toute critique du gouvernement et du président. Le risque, c’est que ton journal soit condamné à payer une amende de 95000 dollars. »

Bonill continue à travailler pour les plus grands journaux d’Equateur, en maniant l’ironie pour éviter la censure, en dessinant des animaux pour parler politique. Comme Nadia Khiari, caricaturiste tunisienne plus connue sous le pseudo de Willis from Tunis, qui a animé des ateliers pour Cartooning for peace dans les collèges de Seine-Saint-Denis les 8 et 9 juin : « Même le dessin le plus gentil du monde, il y aura toujours quelqu’un pour le critiquer. Mes limites à moi sont celles de la loi. » Nadia publie des dessins sur les réseaux sociaux. Elle n’a pas de patron.

« Je dessine ce que je veux. Ma plus grande fierté, c’est que mes dessins soient imprimés en A3 sur des pancartes pour des manifestations. Que ce soit en Tunisie ou en France lors de manif anti-FN. » Damien Glez vient de Ouagadougou, il est lui aussi caricaturiste et a animé des ateliers qui l’ont enchanté : « J’ai aimé le contact très simple avec les collégiens, l’énergie, les réactions que j’ai trouvées dans toutes les classes. J’y ai même parlé en dioula. » Et désignant Tim, Kimberley, Léa, Ferhat de la classe relais du collège Doisneau de Clichy-sous-Bois : « Il y en a même six que j’envisage d’adopter. »

Quand caricaturistes et collégiens se retrouvent ce mercredi 10 juin dans les locaux du Monde c’est la joie. Les enfants ont préparé leurs questions qui fusent à l’attention des intéressés. Leurs dessins réalisés lors des ateliers défilent sur grand écran. Les sujets choisis par les collégiens vont du racisme aux droits des femmes, en passant par l’écologie.

Personne ne reconnaît Plantu qui avec grand soin explique les objectifs de l’association Cartooning for peace qu’il préside et qu’il a fondé avec Kofi Anan, en 2006. Faire se rencontrer des dessinateurs animés par la paix dans le monde quelle que soit leur religion et travailler à des passerelles pour apaiser les tensions et mieux se comprendre.

Installé derrière sa tablette numérique, Plantu dessine en parlant de « Sarko », de DSK, et surtout de droits de l’homme. Ne comptez pas sur lui pour tourner autour du pot. Il n’élude aucune question, avec beaucoup de douceur il répond à toutes et tous. « Est-ce que vous aimez chercher les problèmes ? » lui demande un collégien un brin provocateur « Il y a une habitude de se moquer des religions en France depuis 200 ans. Regardez Daumier. C’est une culture française depuis 200 ans il faut en être fier. Il faut être fier de son pays, de sa culture. Oui, j’aime bien titiller les gens mais pas les humilier » lui répond Plantu : « il y a dans les écoles des enfants qui sont Charlie et d’autres qui ne le sont pas. On est là pour les écouter, ce n’est pas un problème. On échange. On en discute. On n’est pas d’accord avec ce que tu dis mais ce n’est pas grave, on va continuer à se parler. » Et regardant la salle dans les yeux : « Ceci n’est qu’un début on va continuer ce projet ».


Willis from Tunis (Nadia Khiari)

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« J’ai eu trois classes de collégiens et je ne m’attendais pas à cet accueil si sympa. Avec une vraie écoute quand je parlais de ce que je vivais en Tunisie. Moi, je ne dessine que des chats. Le mien s’appelle Willis. Il commente la politique. Au début c’était pour être anonyme, c’était un avatar, pour ne pas prendre de risque pour moi et ma famille. Les chats sont sauvages en Tunisie, libres. On ne peut pas leur dire assis, debout, couché, ils nous regardent avec mépris.

Avec les collégiens, on a abordé la question de la censure dans mon pays. Moi, je l’ai toujours connue, depuis que je suis née. Sous la dictature, on ne pouvait pas parler. Cette liberté a été arrachée. Des gens sont morts pour ça, ont été torturés, jetés en prison. Je pense à tous ceux qui ont donné leur vie et rien que pour eux je continue. La loi de trouble à l’ordre du public instaurée par l’ex-dictateur existe toujours. J’ai un ami graffeur qui a inscrit sur un mur « après la révolution les Tunisiens ont toujours faim ». On a fait beaucoup de bruit, des manifestations pour qu’il n’aille pas en prison, parce qu’il risquait deux ans. La réalité est toujours plus violente que le plus violent de nos dessins. En Tunisie, on apprend la démocratie. »

Isabelle Lopez

La journée du 10 juin au Monde fut donc l’occasion de revenir sur ces travaux préalables en ateliers et d’échanger avec les dessinateurs présents : Plantu, Nadia Khiari, Damien Glez et Xavier Bonnil.

Le Département avait initié ce travail au sein des collèges, en lien étroit avec les équipes éducatives, lors de l’événement « Nous sommes la République » en février dernier. L’appel à projet pédagogique départemental lancé à cette occasion permet de financer les projets portés par les collégiens.

La réflexion des collégiens fut organisée autour de valeurs que le Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis souhaite véhiculer au sein de l’école de la République : la liberté d’expression, la connaissance et le respect de différentes croyances ou cultures, ou encore la laïcité.

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Cartooning for peace

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